Diriger la Caisse, un exercice d’équilibriste

Michael Sabia, qui partira en février prochain, s’occupait de 120 milliards de dollars.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Michael Sabia, qui partira en février prochain, s’occupait de 120 milliards de dollars.

Il faudrait chercher longtemps pour trouver une institution financière dont le processus d’embauche pour le principal fauteuil suscite autant d’attention que celui de la Caisse de dépôt et placement. Acteur incontournable ici et d’ailleurs, le gestionnaire issu de la Révolution tranquille s’occupait de 120 milliards de dollars quand Michael Sabia — qui partira en février prochain — est arrivé aux commandes en mars 2009, dans le creux de la vague. Dix ans plus tard, la somme atteint 327 milliards, résultat d’un rendement moyen de 9,9 % par année. Les défis des prochaines années ? Non seulement sont-ils nombreux, affirment deux ex-ministres des Finances, mais il faudra du tact pour tenir le gouvernail.

« La Caisse, sa mission première et fondamentale, c’est notre caisse de retraite à nous, les Québécois. Et Dieu sait qu’on va être nombreux dans 10 ou 15 ans, si on regarde les courbes démographiques », indique Raymond Bachand, titulaire du ministère des Finances de 2009 à 2012, une époque où la Caisse était en repositionnement. « Le pourcentage de la population de plus de 65 ans est en croissance majeure [de 18 % en 2016 à 25 % en 2031, selon l’Institut de la statistique du Québec]. Ça, c’est la mission numéro un. C’est protéger ce patrimoine et le faire fructifier. »

 
9,9%
C’est le rendement moyen de la Caisse depuis 2009.

Créée en 1965, la Caisse de dépôt gère l’actif d’une quarantaine de déposants, principalement des régimes de retraite et des fonds d’assurance. Quelques exemples : le Régime des rentes du Québec, la Société de l’assurance automobile du Québec, les travailleurs de la construction, les employés du secteur public, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), etc.

Présence au Québec

« C’est 330 milliards. Dans un monde financier international de plus en plus complexe, à cette taille-là, tu n’investis pas tout au Québec, tu investis internationalement, tu n’as pas le choix si tu veux un rendement », dit M. Bachand. « Ça prend une institution qui est capable de faire ça tout en contribuant au développement économique du Québec. Michael le fait très bien et on peut continuer à le faire. » Cependant, précise-t-il, « l’outil numéro un de développement économique du Québec pour un gouvernement, et c’est important quand on fait le débat sur la Caisse, c’est Investissement Québec, accompagné du Fonds de développement économique qu’on a mis sur pied [en 2011]. »

Les sommes investies par la Caisse au Québec atteignaient 63,8 milliards au 31 décembre dernier, selon le rapport annuel 2018. De cette somme, 44,3 milliards se trouvaient dans le secteur privé, en hausse de 11,8 milliards sur cinq ans. Ces placements se font dans des sociétés privées, sur les marchés boursiers et dans l’immobilier, mais l’institution est aussi un prêteur auprès d’entreprises en expansion ou qui cherchent du financement pour effectuer des acquisitions. Quant à l’international, il représente aujourd’hui 64 % du portefeuille total de la Caisse, comparativement à 36 % en 2009.

120,1 milliards
L’actif de la Caisse au début de 2009

Peu après sa nomination, au printemps 2009, le nouveau p.-d.g. s’était présenté en commission parlementaire où certains élus l’attendaient de pied ferme pour voir ce que l’ex-patron de Bell Canada comptait faire aux commandes d’une institution aussi névralgique. « D’après moi, il n’y a pas une contradiction entre la contribution de la Caisse de dépôt dans le développement économique du Québec et le rendement, avait dit M. Sabia. D’abord, premier principe, la Caisse est un investisseur. Nous avons un mandat important de nos clients, les déposants. Nous sommes, dans un sens, un fiduciaire pour eux. » En même temps, avait-il nuancé, « nousavons un avantage comparatif sur lafaçon d’investir ici, au Québec ». Il avait toutefois insisté sur le besoin d’une diversification « sectorielle et géographique » pour mieux gérer le risque.

Maintenir un équilibre

Le défi sera de « garder l’équilibre entre ses deux missions, celle de s’assurer de faire fructifier le bas de laine des Québécois et celle de participer au développement économique du Québec », affirme Nicolas Marceau, ministre des Finances de 2012 à 2014. « Il y a une tension entre les deux objectifs » et la question de cet équilibre, selon lui, sera importante.

 
326,7 milliards
L’actif de la Caisse en juin 2019

« Ce qui pointe à l’horizon, ça ne sera pas simple », ajoute M. Marceau, qui est retourné à l’Université du Québec à Montréal l’an dernier comme professeur au Département des sciences économiques. Le risque d’une récession est bien réel. « Il va falloir être très, très habile. Contrairement aux autres investisseurs institutionnels, la Caisse a le désavantage d’être sous la loupe des médias, beaucoup plus que d’autres. Elle a aussi des comptes à rendre aux Québécois. Ça va être difficile de manoeuvrer dans tout ça. Ça va prendre quelqu’un du même niveau que Michael Sabia, quelqu’un de très bien, évidemment. »

 
64 %
C’est la part des investissements de la Caisse à l’étranger.

Sur la question des investissements au Québec, « des gens ont montré une certaine insatisfaction », dit M. Marceau. « M. Sabia a généralement bien fait, mais s’il y avait quelque chose pour la suite, je pense qu’on pourrait quand même renforcer la présence de la Caisse au Québec. Il y a quelques décisions qui ont été… Je pense au REM et à ses trains, pour lesquels on n’a pas exigé de contenu local. » La Caisse a relancé ses activités à l’international afin de diversifier ses placements, « ce qui a certains avantages, car ça permet de réduire un peu ses risques », rappelle-t-il, « mais dans certains dossiers comme Rona, la Caisse a déçu, d’après moi ».

Nouveaux enjeux

Aux yeux de Raymond Bachand, les acteurs financiers font également face à des « défis sociaux et environnementaux » auxquels ils doivent et devront continuellement s’ajuster. Pour la Caisse, les « grandes problématiques sociales ne sont pas sa responsabilité première, mais comme grande institution financière, il faut qu’elle sache naviguer et graduellement adapter ses politiques. C’est un nouveau défi », dit-il.

 
44,3 milliards
C’est le placement de la Caisse dans le secteur privé au Québec (décembre 2018).

Quel profil aura la personne choisie par le conseil d’administration et le gouvernement Legault ? « Une des choses importantes, ça sera de trouver un nouveau p.-d.g. ayant cette sensibilité pour cet équilibre entre le rendement et la présence et l’impact de la Caisse dans l’économie québécoise, dit Nicolas Marceau. L’autre chose, c’est que le monde a changé. Par exemple, des placements de la Caisse dans les hydrocarbures ou les paradis fiscaux, ça passe moins bien qu’auparavant. Je pense que la Caisse veut corriger la situation et qu’elle a quand même une bonne volonté. Quelqu’un qui est strictement motivé par le rendement financier va échapper un grand morceau. La Caisse doit être exemplaire. Ce n’est pas n’importe quelle organisation : elle est au service de la collectivité et doit incarner les valeurs qui sont celles des Québécois. »