Analyse: des gouvernements qui budgètent autrement

La ville d’Oslo (en photo), en Norvège, a élaboré en 2017 un « budget climat » établi en fonction de cibles de réduction de GES à court, moyen et long terme.
Photo: Éric Desrosiers Le Devoir La ville d’Oslo (en photo), en Norvège, a élaboré en 2017 un « budget climat » établi en fonction de cibles de réduction de GES à court, moyen et long terme.

Il a fallu attendre jusqu’à la toute fin de la campagne électorale fédérale pour obtenir les cadres financiers des principaux partis politiques en lice. Le temps qu’ont notamment mis les conservateurs et les néodémocrates à se plier à l’exercice leur a valu de nombreuses critiques et cela a été interprété par plusieurs comme la preuve du manque de sérieux ou de transparence de leurs programmes électoraux. Après tout, que valent des promesses qui ne sont pas assorties d’objectifs et de coûts explicites et mesurables ?

L’équivalent pour un gouvernement est son budget. Arrivant au terme de longues consultations auprès des différents acteurs de la société, son adoption par les élus peut faire tomber le gouvernement et fait l’objet d’intenses débats. Une fois adopté, il est le document auquel se réfèrent systématiquement le gouvernement, les employés du secteur public et tous les acteurs ayant affaire à l’État. Il fait aussi office de contrat que le gouvernement s’est engagé à respecter, sans quoi il s’expose à la critique.

Tous ces budgets parlent presque uniquement des taxes qu’on compte lever et des dépenses qu’on entend faire en espérant que les recettes des uns et le coût des autres s’équivalent, faute de quoi des corrections urgentes devront être apportées ou, à tout le moins, de sérieuses explications devront être données. Mais il n’y a pas de raison.

Budget climat

La ville d’Oslo, en Norvège, a étendu exactement le même fonctionnement, mais à une autre priorité, en mesurant ses surplus ou ses déficits en émissions de gaz à effet de serre (GES). Comme le budget normal, son « budget climat » est élaboré par les services environnementaux de la Ville, mais relève ensuite des services financiers, il engage la responsabilité des élus et des fonctionnaires et il permet au public de suivre ces derniers à la trace. Établi en fonction de cibles de réduction de GES à court, moyen et long terme, il a déjà forcé le gouvernement de la capitale norvégienne à devancer la réalisation de projets pour éviter un « déficit » de réduction de ses émissions.

L’expérience mise en place en 2017 par une coalition issue de la gauche et du Parti vert ne va pas sans bouleverser bien des habitudes dans tous les services municipaux qui doivent soudainement apprendre à gérer les objectifs climatiques qui leur sont alloués, expliquait ce printemps au Devoir un porte-parole de la Ville. « On ne se le cachera pas, c’est un changement culturel qui mettra un certain temps à se faire, particulièrement pour les gens aux Finances », disait Merete Agerbak-Jensen.

Budget bien-être

Mais ce n’est pas la seule expérience du genre. La Nouvelle-Zélande est devenue, ce printemps, le premier État à présenter un budget se fixant pour priorité l’amélioration de la qualité de vie individuelle et collective de ses citoyens. Cette fois-ci, il s’agit d’étudier, de prioriser et de budgéter les politiques en fonction non pas seulement de l’augmentation du produit intérieur brut (PIB) et des autres habituelles mesures économiques, mais de 61 indicateurs allant aussi de l’ampleur des problèmes de solitude au degré de confiance dans les institutions gouvernementales, en passant par la qualité de l’eau, la santé et le logement.

Ce premier « budget bien-être » de la première ministre Jacinda Ardern et de son gouvernement de coalition formé d’élus travaillistes et du Parti vert ne s’empêche pas de se préoccuper de la croissance économique — d’autant plus qu’elle est un facteur important de bien-être en raison de son incidence sur l’emploi et le revenu —, mais elle n’est plus la priorité. Les cinq grands objectifs qu’on s’est fixés sont plutôt : l’amélioration de la santé mentale, la réduction de la pauvreté infantile, le soutien aux peuples autochtones, une transition vers une économie faible en carbone et le virage numérique.

Il n’est pas normal, expliquait le ministre des Finances, Grant Robertson, dans le Guardian au mois de mai, qu’une économie soi-disant prospère comme la Nouvelle-Zélande affiche son pire taux de propriété résidentielle en 60 ans, un taux de suicide en hausse et un nombre grandissant de sans-abri et d’utilisateurs des banques alimentaires.

L’idée est loin de faire l’unanimité. « Qu’est-ce qu’ils feront si les problèmes de drogue ou de suicide ne se résorbent pas ? Ils continueront d’y jeter de l’argent sans fin ? ! », s’exclamait en juin le porte-parole d’un groupe de défense des contribuables dans le site d’information Vox.

Au Canada, on n’en est pas là. On a même du mal, lors des élections générales, à obtenir les cadres financiers des partis à temps.