En route vers les 15$ l’heure

L’annonce du ministre Boulet a également pour effet de devancer d’au moins un an l’atteinte de la barre des 50% du salaire horaire moyen, chiffré par Québec à 25$ en 2018.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’annonce du ministre Boulet a également pour effet de devancer d’au moins un an l’atteinte de la barre des 50% du salaire horaire moyen, chiffré par Québec à 25$ en 2018.

Québec a quelque peu surpris en maintenant la cadence élevée de la majoration du salaire minimum. Les 15 $ l’heure restent cependant une cible lointaine qui échappe au radar du gouvernement Legault.

Le ministre du Travail, Jean Boulet, a annoncé mercredi une hausse de 50 ¢ du salaire minimum, qui passera à 12,50 $ l’heure pour les travailleurs salariés en mai prochain. En réaction immédiate, la partie patronale a sourcillé devant l’augmentation de 4,2 %, de loin supérieure aux hausses générales de salaires prévues pour 2019 de 2,6 % selon les données du Conseil du patronat du Québec. D’autant qu’elle s’ajoute à celle de 6,7 % de l’an dernier, de 4,7 % au 1er mai 2017.

Le rythme des dernières années est effectivement accéléré, mais il s’insère dans un contexte de rattrapage dont la pertinence est validée par une conjoncture économique favorable. Il succède à des taux de croissance sous les 2 %, certes plus près de l’inflation, mais témoignant d’un salaire minimum ayant fait du surplace sur une quarantaine d’années lorsque calculé en dollars constants, a déjà conclu Statistique Canada. Ainsi avant 2017, tout au plus le pouvoir d’achat de ces salariés a-t-il été protégé, comme mesuré par l’indice des prix à la consommation, mais appauvri lorsqu’on greffe l’impact de la hausse des taxes et des tarifs.

L’annonce du ministre Boulet a également pour effet de devancer d’au moins un an l’atteinte de la barre des 50 % du salaire horaire moyen, chiffré par Québec à 25 $ en 2018, un arrimage que le gouvernement précédent avait aussi adopté. Mais quant à la cible, à l’instar des libéraux, François Legault a toujours manifesté son opposition à une politique du salaire minimum de 15 $ l’heure. Toujours à l’instar du gouvernement précédent, on préfère subordonner l’atteinte des 15 $ à la croissance générale progressive des salaires.

Et M. Legault peut s’inspirer, ici, de l’Ontario. « Le nouveau gouvernement ontarien du conservateur Doug Ford a annulé la hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure prévue par [le gouvernement précédent] pour le 1er janvier 2019, prétextant que l’augmentation à 14 $ survenue en janvier 2018 avait eu des impacts négatifs sur l’économie et l’emploi », nous rappelle l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Une affirmation contredite toutefois par les observations du chercheur Philippe Hurteau. « Il n’y a eu ni diminution du nombre d’heures travaillées, ni pertes d’emploi, ni réduction de la fréquentation scolaire en 2018, après une hausse de plus de 2 $ l’heure du salaire minimum », en Ontario.

L’Alberta y est depuis octobre et la Colombie-Britannique vise 2021. Aux États-Unis, l’argumentaire des tenants d’un salaire minimum à 15 $US l’heure gagne en ampleur, alimenté par les observations du Fonds monétaire international. S’inquiétant de voir qu’un Américain sur sept vit dans la pauvreté alors que 40 % d’entre eux travaillent, le FMI greffait à la stimulation de l’emploi l’importance d’encourager des emplois mieux rémunérés, particulièrement ceux en bas de l’échelle. L’institution s’appuyait sur un sombre constat, nourri par la chute de la participation à l’emploi, les faibles gains de productivité, la polarisation croissante des revenus et de la richesse et la pauvreté grandissante.

Pour sa part, l’IRIS a mené il y a deux ans l’exercice autour du concept de salaire viable calculé selon le coût de la vie et les réalités régionales, reliant le salaire minimum à la relative subjectivité d’un salaire décent permettant de combler les besoins de base. Pour chiffrer la moyenne québécoise à 15,10 $ l’heure pour un travail à temps plein de 37,5 heures par semaine. Et pour souligner à larges traits que plus du quart des salariés québécois, travaillant sous les 15 $ l’heure, recevaient le qualificatif de travailleurs pauvres.

Quant à l’impact sur l’ensemble de l’échelle salariale, les analyses sont nombreuses démontrant que face à la multiplication des emplois moins bien rémunérés, les changements dans les politiques sur le salaire minimum avaient agi tel un adoucisseur pour les personnes occupant les échelons inférieurs. Et si l’on voit plus loin que le prisme trop restreint situant le salaire minimum au rang d’outil entrant dans la lutte contre la pauvreté, il prend plutôt la forme d’un instrument de lutte contre les inégalités. Or, malgré les ajustements apportés, l’Organisation de coopération et de développement économiques nous rappelle sans cesse que les inégalités de revenus restent à des niveaux records. Que le creusement de ces inégalités demeure au sommet de la liste des principaux risques confrontant la stabilité sociale et le développement économique.