Avis: la tarification du carbone améliore la compétitivité économique

Les émissions de GES devraient encore avoir crû cette année de 2,7%, soit la plus forte hausse depuis 2011.
Photo: Mark Wilson Getty Images Agence France-Presse Les émissions de GES devraient encore avoir crû cette année de 2,7%, soit la plus forte hausse depuis 2011.

On aime bien opposer la raison économique à la lutte contre les changements climatiques, alors que les faits démontrent que la protection de l’environnement peut aller de pair avec la croissance économique, la compétitivité des entreprises et la création d’emplois.

Les temps sont durs pour la planète et les espèces qui y vivent, y compris pour celle principalement responsable du problème.

Référence en la matière, le plus récent bilan du Global Carbon Project constatait mercredi que le jour où les émissions de gaz à effet de serre (GES) allaient enfin arrêter de grimper dans le monde n’est pas pour demain. Au moment même où se tenait pour deux semaines en Pologne la 24e Conférence des Nations unies sur le climat (COP24) visant à donner un peu de muscle aux promesses faites dans l’Accord de Paris en 2016, on rapportait en effet que, loin de diminuer, ou même seulement de plafonner, les émissions de GES devraient encore avoir crû cette année de 2,7 %, soit la plus forte hausse depuis 2011 alors qu’on sortait à peine de la pire crise économique mondiale de l’après-guerre.

Considérée par plusieurs comme l’un des meilleurs moyens de mettre la logique de marché au service de la cause de la réduction des GES, la tarification du carbone a toujours autant de mal, pendant ce temps, à s’imposer auprès des populations et de leurs dirigeants politiques comme outil essentiel dans la poursuite d’un objectif existentiel. Après des semaines de manifestations, et même d’émeutes, contre la vie trop chère, le gouvernement français a, par exemple, finalement cédé jeudi devant les gilets jaunes et notamment accepté de remballer sa taxe carbone sur l’essence. Justin Trudeau, quant à lui, essaiera désespérément vendredi de sauver son propre système de tarification du carbone au Canada face à l’opposition d’un nombre grandissant de provinces. Son meilleur allié dans cette bataille pourrait être le nouveau premier ministre québécois, François Legault, qui ne remet pas en cause la participation du Québec à une Bourse du carbone, mais qui est par ailleurs beaucoup critiqué pour son manque d’engagement dans la lutte contre les changements climatiques. C’est qu’il ne faut pas, dit-on chaque fois, que la protection de l’environnement nuise au bien-être économique des gens.

Se tarifer pour être meilleur

L’OCDE a dévoilé jeudi le premier bilan de l’impact de la Bourse européenne du carbone sur les performances des entreprises. Mise graduellement en place à partir de 2005 et touchant 14 000 usines dans 31 pays comptant pour plus de 40 % des émissions européennes, cette Bourse est actuellement la plus importante du genre au monde. Au cours des sept premières années, on estime qu’elle a amené une baisse moyenne des émissions de GES de 10 %, qui aurait pu atteindre 25 % si moitié moins de crédits d’émission avaient été alloués gratuitement. Basée sur la comparaison entre des entreprises semblables, dont certaines doivent se plier au système de tarification et d’autres pas, l’étude révèle que celles qui doivent payer pour leurs émissions carbone non seulement font aussi bien que les autres, mais affichent même des revenus de 7 % à 18 % supérieurs à ce qu’ils auraient été autrement, que leurs actifs fixes ont crû de 6 % à 10 % plus que les autres, et ce, alors que les tendances en matière de profits et de nombre d’employés sont restées similaires.

Les chercheurs en concluent que le fait d’imposer un prix sur le carbone a forcé les entreprises à faire plus attention à leurs façons de procéder et à investir dans de nouvelles technologies plus vertes, améliorant du même coup leur productivité. On verra si ce cercle vertueux se renforcera avec la hausse attendue du prix des crédits de GES, disent les auteurs de l’étude, mais, chose certaine, la peur de voir la tarification du carbone plomber la compétitivité des entreprises européennes s’est révélée « grossièrement exagérée ».

Ordre de grandeur

Ce ne sont pas les premiers experts à arriver à la conclusion que la lutte contre les changements climatiques peut aussi être bénéfique pour l’économie. Impressionnant regroupement de sommités en la matière, la Commission mondiale sur l’économie et le climat produit tous les deux ans un volumineux rapport arrivant chaque fois à deux constats. Premièrement, que plus la transition vers un développement économique durable sera rapide, moins ses coûts (économiques, environnementaux et humains) seront élevés. Deuxièmement, que non seulement cette transition est vitale, mais elle pourrait aussi s’avérer payante pour tous.

Dans son plus récent rapport publié en septembre, la Commission parle ainsi d’un virage majeur qu’il faudrait commencer dans les deux ou trois prochaines années afin de garder la hausse de la température moyenne globale bien en dessous des 2 °C et qui pourrait générer, par rapport au statu quo, des gains économiques directs de 26 000 milliards $US d’ici 2030, ajouter 65 millions d’emplois et éviter plus de 700 000 décès prématurés dus à la pollution de l’air. Mais pour cela, il faudrait, entre autres, porter le prix du carbone à un minimum de 40 $ à 80 $US la tonne d’ici 2020, alors qu’il n’est que d’environ 20 $CAN (15 $US) au Québec actuellement, et à un minimum de 50 $US à 100 $US d’ici 2030.

Parions que ces chiffres auront du mal à passer au petit-déjeuner de la réunion des premiers ministres canadiens vendredi matin !