La vigueur du marché du travail menace la création d’entreprises au Québec

Le récent tassement dans les intentions de se lancer dans les affaires se conjugue avec une tendance de fond plus ancienne, soit l’arrivée à l’âge de la retraite de l’imposante cohorte des baby-boomers.
Photo: Getty Images Le récent tassement dans les intentions de se lancer dans les affaires se conjugue avec une tendance de fond plus ancienne, soit l’arrivée à l’âge de la retraite de l’imposante cohorte des baby-boomers.

La vigueur du marché du travail serait-elle en train de menacer l’élan entrepreneurial des Québécois ?

« En gros, c’est une belle histoire que nous avons à raconter », a résumé en entretien téléphonique au Devoir lundi Rina Marchand, directrice principale, Contenus et innovation à la Fondation de l’entrepreneurship à la veille du dévoilement d’un rapport marquant les dix ans de la mesure, par son organisme, d’un « Indice entrepreneurial québécois ». « On n’aurait pas pensé que le milieu se mobiliserait autant et que les Québécois répondraient autant et si rapidement. Mais cette belle histoire demeure fragile. »

La proportion de Québécois disant vouloir se lancer dans les affaires (intention) a presque triplé depuis 2009, passant de 7 % à 19,5 % aujourd’hui, tout comme la proportion de ceux qui sont passés à l’étape suivante (démarche), comme la mise au point d’un plan d’affaires et la recherche de clients potentiels, qui était d’un peu moins de 3 %, il y a dix ans, et qui s’élève maintenant à 9 %.


6,3%
C’est la proportion de Québécois propriétaires d’une entreprise, en recul depuis dix ans (partant de 7,2 %).

Ces mesures cachent toutefois un récent fléchissement de la tendance, les résultats de cette année se révélant légèrement en deçà des 21 % d’intentions de se lancer en affaires affichées les deux dernières années, et en retrait aussi des 10,2 % de Québécois qui disaient avoir concrètement entrepris des démarches en ce sens en 2016.

Cette baisse sensible d’enthousiasme semble notamment attribuable « à ce qui se passe dans notre économie avec un marché du travail très très fort qui vient détourner une partie des gens qui auraient été autrement intéressés par l’entrepreneuriat, notamment chez les jeunes hommes », observe Rina Marchand dont l’organisation s’associe encore cette année avec la Caisse de dépôt et placement du Québec, l’Institut d’entrepreneuriat Banque Nationale-HEC Montréal et la firme de sondage Léger marketing pour produire ce rapport basé sur un sondage Internet réalisé du 16 mai au 6 juin auprès de 2600 personnes.

Les hommes et les femmes n’ont pas la même attitude face à la perspective de se lancer dans les affaires, explique l’un des auteurs de l’étude, Mihai Ibanescu. Les hommes affichent typiquement une plus grande tolérance au risque, surtout les jeunes, et se lancent plus volontiers lorsqu’ils ne trouvent pas d’emploi à leur goût. Les femmes de leur côté attendent souvent plus longtemps avant de se lancer, poursuit le chercheur, le temps d’acquérir les compétences qui leur semblent nécessaires.

Depuis 2012, le taux d’intention des hommes a ainsi bondi de 9,4 % à 25,9 % en 2016, avant de redescendre à 21,9 % cette année. Les femmes, de leur côté, ont affiché une croissance constante durant la même période, passant d’un taux de 6,6 % à 17,1 %.

La valorisation des valeurs entrepreneuriales, la hausse des taux de diplomation ainsi que la création de programmes publics et privés d’aide et de financement font partie des facteurs qui ont contribué au progrès des dix dernières années.

Hausse des fermetures

Le récent tassement dans les intentions de se lancer dans les affaires se conjugue avec une tendance de fond plus ancienne, soit l’arrivée à l’âge de la retraite de l’imposante cohorte des baby-boomers. Cela s’est traduit depuis dix ans par une stagnation et même un recul de la proportion de Québécois propriétaires d’une entreprise (de 7,2 % à 6,3 %) et une multiplication par deux (de 6 % à 12,5 %) de la proportion de ceux qui disent avoir fermé une entreprise.

Cette augmentation du taux de fermeture n’est pas seulement le fait d’entrepreneurs qui partent à la retraite sans avoir trouvé de repreneur pour leur entreprise, dit l’étude de la Fondation. Elle découle aussi de la récente augmentation du nombre de jeunes à se lancer dans les affaires et dont certains ont fatalement eu moins de succès que d’autres.

« Il faut garder l’oeil ouvert toutefois, prévient Rina Marchand. Ce n’est pas le temps de commencer à perdre le terrain gagné au cours des dernières années. Même si on n’entend parler que de la rareté de la main-d’oeuvre ces temps-ci, le Québec continuera d’avoir besoin d’entrepreneurs et de nouvelles entreprises à l’avenir. »