Élections américaines: les rats des villes et les rats des champs

Environ les deux tiers des urbains et des ruraux estiment que les autres Américains ne comprennent pas leur réalité, et une majorité pensent même qu’on les juge de façon négative.
Photo: Mario Tama Getty images Agence France-Presse Environ les deux tiers des urbains et des ruraux estiment que les autres Américains ne comprennent pas leur réalité, et une majorité pensent même qu’on les juge de façon négative.

Invité à décrire la ligne de partage entre les électeurs du Parti démocrate et ceux du Parti républicain à la veille de la tenue, mardi, des élections de mi-mandat aux États-Unis, un Texan disait à la télé, cette semaine, que son État était comme « une soupe aux tomates au milieu de laquelle flottaient quelques bleuets, par-ci par-là », les bleuets étant les grandes villes, comme Houston et Austin, à majorité démocrate, et la soupe aux tomates étant le reste du territoire, à majorité républicaine. Lorsqu’on retourne aux résultats des élections précédentes, on constate que les Américains se servent la même soupe étrange à la grandeur du pays depuis quelques années déjà, le nombre et la taille des bleuets variant seulement un peu au gré de la faveur pour l’un ou l’autre des partis politiques.

La division du vote entre les grands centres urbains et le reste du pays n’a pas toujours été aussi profonde, soulignait le Pew Research Center dans un rapport d’enquête au mois de mai (en anglais). Aujourd’hui, le coeur de plus de trois Américains sur cinq qui se qualifient eux-mêmes d’urbains penche du côté des démocrates alors que 54 % de leurs compatriotes qui se disent ruraux s’identifient au camp républicain (contre seulement 38 % de démocrates). Pris entre les deux, ceux qui se disent de la banlieue se partagent, quant à eux, presque également entre les deux partis.

À quoi peut bien tenir cette différence entre les rats des villes et les rats des champs américains ? Plusieurs seront naturellement portés à regarder les facteurs socioéconomiques.

Les deux groupes ont vu leur revenu réel légèrement diminuer depuis 2000, mais les ruraux gagnent beaucoup moins, en moyenne, que les urbains (35 100 $US contre 49 500 $), tout en profitant de coûts de logement beaucoup plus bas. Environ les deux tiers des personnes dans les deux camps disent ne pas gagner assez pour mener la vie qu’elles voudraient, mais les ruraux sont un peu plus nombreux (63 % contre 53 %) à penser que les choses ne s’arrangeront jamais. La proportion de travailleurs âgés de 25 à 54 ans qui ont un emploi est un peu plus élevée à la ville (77 %) qu’à la campagne (71 %). En hausse dans les deux cas depuis 2000, le taux de pauvreté est presque le même (17 % dans les villes, 18 % dans champs).

Si loin…

Les différences sont plus marquées ailleurs, rapporte le Pew Resarch Center, à commencer par la couleur de la peau. Plus de la moitié (56 %) des Américains de la ville ne sont pas blancs, contre 21 % des ruraux (et 32 % en banlieue). En hausse partout, la part de la population qui est née dans un autre pays est aussi plus grande chez les urbains (22 %) que chez les ruraux (4 %) ou les gens de la banlieue (11 %). En hausse aussi partout, la proportion de diplômés universitaires est plus grande en ville (35 %) qu’à la campagne (19 %).

Les rats des villes et les rats des champs s’opposent aussi sur toutes sortes d’enjeux politiques et sociaux. Dans les sondages, cet écart s’élève typiquement à une vingtaine de points de pourcentage non seulement quant à leur appui à Donald Trump, mais également sur la menace que feraient peser les étrangers sur les valeurs américaines, le degré de discrimination raciale toujours présent dans la société, la nécessité d’avoir un gouvernement plus ou moins interventionniste ou, dans une moindre mesure, les mariages gais et le droit à l’avortement.

De part et d’autre, on a le sentiment d’être incompris. Environ les deux tiers des urbains et des ruraux estiment, en effet, que les autres Américains ne comprennent pas leur réalité, et une majorité pensent même qu’on les juge de façon négative. Il faut dire qu’on ne se mêle pas beaucoup les uns aux autres, à peine le quart des rats des champs ayant d’abord grandi en ville et moins de 22 % des rats des villes ayant grandi dans les champs.

… si près

Ironiquement, les deux mondes ont plusieurs points en commun. Au sommet de la liste des problèmes les plus importants auxquels font face leur communauté, ils placent tous deux la dépendance à la drogue. Ils s’entendent aussi pour déplorer le manque d’emplois et la pauvreté. On s’en fait plus en ville avec le manque de logements, la criminalité et les problèmes de circulation, et plus en campagne avec le manque de transports publics. Une majorité dit dans les deux cas que les femmes n’ont toujours pas droit aux mêmes chances que les hommes.

Les proportions sont aussi pratiquement les mêmes lorsque vient le temps de dire si l’on est très satisfait de sa vie familiale (43 % en ville, 49 % en campagne), de son emploi (31 % et 30 %), de sa vie sociale (28 % et 26 %) et de sa situation financière personnelle (14 % et 17 %). Dans les deux cas, on attribue son attachement à son milieu de vie à ses liens familiaux, à la qualité de vie, au climat, au coût de la vie, aux services, aux écoles et au sens de la communauté. Au moins la moitié des gens disent avoir autour d’eux des personnes vers qui se tourner en cas de besoins, contre seulement 10 % qui se disent isolés.

Mais ces deux mondes parallèles, qui se regardent avec de plus en plus de méfiance, ne grandissent pas à la même vitesse, la population des villes ayant augmenté de 13 % depuis 2000 aux États-Unis, contre seulement 3 % pour celle des campagnes (et 16 % dans les banlieues).

Le système électoral américain, comme celui de bien d’autres pays, a permis d’éviter que ces changements se traduisent en perte de poids politiques pour les rats des campagnes, mais la tendance s’est amorcée depuis longtemps et continuera sur son élan, aux États-Unis, comme ailleurs dans le monde. En effet, de seulement 3 % de la population mondiale au début du XIXe siècle, la proportion de rats des villes s’élève désormais à 55 %, estime l’ONU, et approchera les 70 % en 2050.