Le marché immobilier n’a pas à craindre la hausse des taux d’intérêt, selon Evan Siddall

Evan Siddall, président et chef de la direction de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), est entré en fonction en 2014.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Evan Siddall, président et chef de la direction de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), est entré en fonction en 2014.

La plupart des Canadiens n’ont pas trop à craindre de l’impact sur le marché immobilier de la hausse des taux d’intérêt et même d’une éventuelle récession, assure le grand patron de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), Evan Siddall. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer de s’en faire avec le sort des plus endettés, l’effet de la flambée des prix sur les inégalités entre riches et pauvres et la menace d’une forte augmentation du nombre d’acheteurs étrangers.

Le président et chef de la direction de la SCHL esquisse un sourire à la vue d’une caricature dans un journal représentant deux petits Canadiens convaincus de pouvoir terrifier le quartier le soir de l’Halloween dans leurs déguisements de banquier central et de taux d’intérêt qui pointent vers le haut. « Je me préoccupe de la situation, commence par dire Evan Siddall. Après tout, c’est mon rôle de me préoccuper de ce genre de choses là. Mais je ne m’en fais pas particulièrement. Nous sommes plutôt satisfaits de la façon dont évolue le marché immobilier. »

Le danger risque moins de venir de la hausse du loyer de l’argent que de l’augmentation du chômage qui pourrait découler du ralentissement de la croissance ou même de l’éclatement d’une crise économique, a-t-il expliqué en entrevue au Devoir quelques minutes après avoir quitté la scène du congrès annuel des conseillers hypothécaires canadiens, qui s’est tenu pendant deux jours au Palais des congrès de Montréal. Il s’en fait particulièrement pour les premiers acheteurs de maison les plus endettés, même si leur proportion est en recul à la faveur du resserrement, depuis quelques années, des règles hypothécaires.

Mais mis à part ces ménages — dont le taux d’endettement peut dépasser 4,5 fois leurs revenus disponibles —, le marché immobilier et la SCHL, qui assure notamment les prêts hypothécaires les plus risqués, ne devraient pas trop mal se tirer d’affaire, et ce, même si l’on devait assister à une répétition de la dernière récession, explique Evan Siddall sur la foi des résultats de tests de résistance. La Banque du Canada a encore relevé son taux directeur de 0,25 %, la semaine dernière, à 1,75 %, et indiqué qu’elle entendait continuer au moins jusqu’à ce qu’elle atteigne la fourchette de 2,5 % à 3,5 %.

L’importance d’avoir un toit

Inquiet devant la montée de l’endettement des ménages et la flambée des prix immobiliers, tout en sachant le gouvernement fédéral ultimement responsable des centaines de milliards de prêts hypothécaires assurés par la SCHL, le Fonds monétaire international a déjà encouragé Ottawa à protéger ses arrières en privatisant au moins une partie des activités de sa société d’État. Une idée à laquelle le ministre des Finances conservateur, Jim Flaherty, ne s’était pas montré fermé.

« À mon arrivée, j’ai dû rassurer le personnel que je ne venais pas pour privatiser la SCHL », se rappelle l’ancien banquier d’affaires qui a justement été mis en poste par les conservateurs en 2014 après un passage à la Banque du Canada et dont le mandat vient d’être prolongé par le gouvernement libéral jusqu’au moins 2020. Finalement, le resserrement des règles hypothécaires et un plus grand intérêt des assureurs privés se sont traduits par une diminution de moitié de la place occupée par la SCHL dans le domaine de l’assurance hypothécaire, passant d’environ 30 % à 16 % de l’ensemble du marché hypothécaire canadien, pour une valeur totale d’un peu plus de 460 milliards.

L’institution ne continue pas moins de s’investir dans sa mission, qui est, selon elle, de donner accès à des logements abordables et adaptés aux besoins du plus grand nombre de Canadiens possible. Armée, depuis peu, d’une première Stratégie nationale sur le logement pourvue d’un budget de 40 milliards sur dix ans, la SCHL compte investir notamment dans la construction et la rénovation de logements abordables ainsi que dans l’aide financière aux ménages les plus modestes, en portant une attention particulière à ceux qui en ont le plus besoin, comme les femmes et leurs enfants qui fuient la violence familiale, les aînés, les sans-abri, les nouveaux arrivants et les peuples autochtones.

« On peut tracer un lien direct entre la dignité d’avoir accès à un logement et l’éducation des enfants, la santé et la sécurité d’emploi », fait valoir Evan Siddall. « Cette logique fonctionne aussi dans l’autre sens, poursuit-il. L’explosion du prix des logements dans des villes comme Toronto et Vancouver est susceptible d’exacerber le fossé entre riches et pauvres. Et cela va s’aggraver si l’on n’agit pas pour aider à corriger la situation. »

« La liste de mes soucis »

Dans les mois et les années à venir, Evan Siddall réservera une attention particulière aux acheteurs étrangers. Souvent accusés d’être la cause de l’explosion des prix dans le marché immobilier, ces derniers ont, en fait, eu relativement peu d’influence jusqu’à présent, exception faite, encore une fois, de quelques quartiers de Vancouver et de Toronto. Cette influence pourrait toutefois grandir. « Il y a beaucoup d’argent gardé artificiellement captif dans les pays émergents, notamment en Chine », explique-t-il, faisant référence au contrôle strict exercé par certains gouvernements sur le mouvement des avoirs financiers des entreprises et des particuliers. « Ces investisseurs sont très intéressés par le marché immobilier, surtout dans des pays, comme le Canada, à l’économie stable, qui appliquent la règle de droit et qui sont ouverts aux étrangers. »

Evan Siddall s’inquiète aussi de voir beaucoup de Canadiens (peut-être un peu moins de Québécois) accorder énormément d’importance au fait d’être propriétaires de leurs logements plutôt que locataires. Il est vrai que cela peut-être un excellent moyen d’épargne, admet-il, mais l’opération risque d’être de moins en moins heureuse à mesure où l’on s’endette et si l’on tient pour acquis, à tort, que le prix des maisons ne peut qu’augmenter. « Vous savez, les arbres ne grandissent pas éternellement vers le ciel », dit le patron de la SCHL.