Le difficile chemin du Royaume-Uni vers le Brexit

La première ministre britannique, Theresa May, rencontrait cette semaine à Salzbourg, en Autriche, les autres dirigeants de l’Union européenne.
Photo: Kerstin Joensson Associated Press La première ministre britannique, Theresa May, rencontrait cette semaine à Salzbourg, en Autriche, les autres dirigeants de l’Union européenne.

La renégociation de partenariat commercial est un sport violent où le temps est un facteur relatif et où les plus grands dommages sont parfois infligés par ce qu’on ne sait pas.

La réunion, cette semaine, à Salzbourg, en Autriche, des dirigeants de l’Union européenne (UE) s’est passée aussi mal qu’on s’y attendait. Comme prévu, le Royaume-Uni s’est retrouvé seul dans son coin face aux 27 autres sans qu’un compromis puisse être trouvé sur les conditions du fameux Brexit décidé par les Britanniques lors d’un référendum il y a deux ans et qui doit se produire le 29 mars. On disait jusque-là qu’une entente devait impérativement être conclue avant le prochain sommet prévu le 18 octobre pour laisser le temps aux parlements britanniques et européens d’entériner l’accord. On a finalement trouvé le moyen de repousser encore un peu cette date limite jusqu’à un ultime sommet spécial les 17 et 18 novembre.

Le principal point d’achoppement des négociations des discussions est le statut de la frontière entre la République d’Irlande, qui entend bien demeurer un membre de l’UE à part entière, et l’Irlande du Nord, que les Britanniques veulent garder les deux pieds bien plantés au Royaume-Uni. On souhaite aussi convenir au moins d’une déclaration politique établissant les grands principes de la future relation entre l’UE et l’île britannique. Parce que tout cela n’est qu’une première étape. Elle doit être suivie d’une période de transition qui s’étendra jusqu’à la fin de 2020 et durant laquelle le Royaume-Uni continuera d’être membre du marché unique européen et on négociera réellement la nouvelle entente de partenariat entre les deux économies.

Pour le moment, le plus grand défi de la première ministre britannique, Theresa May, ne sera pas de trouver un terrain d’entente avec ses homologues européens, dit-on, mais de faire adopter le compromis qui serait éventuellement trouvé par son propre Parlement, où le gouvernement conservateur est minoritaire et profondément divisé entre partisans d’un Brexit mou et d’un Brexit dur. On évoque même la possibilité de la tenue d’un autre référendum pour trancher la question.

Déjà-vu

Les Canadiens auront peut-être une impression de déjà-vu avec cette histoire de renégociation commerciale qui s’éternise entre une très grosse économie et une plus petite et qui avance tant bien que mal d’un drame à l’autre au gré de dates limites mobiles.

Comme pour la renégociation de l’ALENA en cours entre le Canada et les États-Unis, les experts soupèsent les conséquences économiques possibles de chacune des versions de Brexit envisagées. Le spectre des possibles va de la solution par défaut du régime général des règles de l’Organisation mondiale du commerce à une autonomie où le Royaume-Uni garderait un accès au marché unique, à la manière de la Norvège. On a aussi évoqué la conclusion d’un accord de libre-échange de nouvelle génération copié sur l’Accord économique et commercial global (AECG) entré en vigueur l’an dernier entre le Canada et l’UE.

Dans le meilleur des cas, le Royaume-Uni peut s’attendre à recouvrer les trois quarts des pertes de croissance provoquées par le référendum du Brexit, a estimé la semaine dernière Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et ancien gouverneur de la Banque du Canada. Mais dans le pire des cas, on doit s’attendre à une chute des prix de l’immobilier de 25 % à 35 % en trois ans, à un taux de chômage qui bondirait de 4 % à 10 % et à des transports aérien et ferroviaire bloqués entre le Royaume-Uni et l’UE, a-t-il prévenu.

Bien que les règles commerciales n’aient pas changé en Europe depuis le fameux référendum sur le Brexit en juin 2016, l’économie britannique a déjà commencé à en payer le prix. Fort jusque-là de l’une des croissances les plus vigoureuses des pays de l’UE, elle a dégringolé depuis en queue de peloton à 1,7 % en 2017, contre 2,5 % dans la zone euro.

Un peu comme on le dit au Canada de la situation créée par la montée de fièvre protectionniste au sud de sa frontière, cet impact négatif au Royaume-Uni est notamment le résultat du climat d’incertitude qui règne depuis le vote sur le Brexit. Une dizaine d’experts ont comparé leurs calculs sur le sujet lors d’une conférence à la London School of Economics cette semaine. L’un d’eux estime, par exemple, que 9000 entreprises britanniques se sont abstenues de lancer de nouveaux produits d’exportation ou ont cessé d’exporter ne sachant pas ce que l’avenir leur réserve. Un autre a calculé que la chute de 10 % de la livre sterling au lendemain du référendum a réduit en un an le pouvoir d’achat des ménages britanniques de l’équivalent d’une semaine de salaire. Un troisième estime que l’hésitation des ménages et des entreprises à investir a fait perdre à l’économie 2 % de croissance.

Et ce n’est apparemment pas fini. Dans une mise à jour publiée jeudi, l’OCDE a révisé à la baisse ses prévisions de croissance pour le Royaume-Uni à seulement 1,3 % pour 2018 et 1,2 % pour 2019, soit à peine plus que l’Italie (1,2 % et 1,1 %), et bien en deçà de l’ensemble de la zone euro (2 % et 1,9 %).

Le Canada devrait heureusement s’en tirer mieux en dépit d’une baisse de croissance cette année, selon ces mêmes prévisions, en passant de 3 % en 2017, à 2,1 % cette année, et à 2 % en 2019.