Des négos qui avancent trop vite et dans la mauvaise direction

L’accord du Mexique avec les États-Unis comprend notamment une nouvelle disposition imposant dans le secteur de la fabrication automobile un seuil minimum de 40% à 45% de contenu fabriqué par des travailleurs gagnant au moins 16$US l’heure.
Photo: Pedro Pardo Agence France-Presse L’accord du Mexique avec les États-Unis comprend notamment une nouvelle disposition imposant dans le secteur de la fabrication automobile un seuil minimum de 40% à 45% de contenu fabriqué par des travailleurs gagnant au moins 16$US l’heure.

Face à un président américain prêt à tout pour améliorer la position relative de son pays au sein de l’ALENA, y compris à menacer de détruire l’entente si ses demandes n’étaient pas acceptées, le Canada et le Mexique s’étaient promis de faire front commun pour éviter le pire. Lâché par son allié mexicain, le Canada est aujourd’hui engagé dans un sprint de négociation où il cherche à préserver l’essentiel et risque de rater une occasion importante.

On savait dès le départ que les États-Unis chercheraient à transformer la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) en deux négociations bilatérales séparées afin de profiter de leur poids considérable, note Christian Deblock, professeur et directeur de recherche du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation à l’Université du Québec à Montréal. « Ils ont toujours fait cela. Cela leur permet ensuite de se servir des concessions qu’ils ont obtenues d’un pays pour exercer une pression sur un autre pays. »

« L’année dernière, c’est le Mexique qui a eu peur de se faire larguer par le Canada », rappelle Mathieu Arès, professeur et expert sur l’intégration nord-américaine et la politique économique mexicaine à l’Université de Sherbrooke. Pour le moment, il faut bien admettre que le pays qui a payé le plus gros prix est le Mexique. Son accord avec les États-Unis annoncé lundi comprend notamment une nouvelle disposition imposant dans le secteur de la fabrication automobile un seuil minimum de 40 % à 45 % de contenu fabriqué par des travailleurs gagnant au moins 16 $US l’heure. « C’est un gros morceau à avaler. Le secteur de l’automobile est vu au Mexique comme le symbole des bienfaits de l’ALENA et son principal avantage comparatif en Amérique du Nord reste ses bas salaires. » Les Mexicains devraient malgré tout conserver un certain avantage face aux employés des usines américaines et canadiennes où les salaires et les avantages sociaux tournent autour de 35 $ à 45 $ l’heure.

Avec son « accord commercial États-Unis–Mexique » en poche, Donald Trump se tourne désormais vers le Canada et le place devant un ultimatum : soit il se joint à cette nouvelle entente, soit il conclut son propre accord bilatéral avec les États-Unis, soit il reste sur le carreau et il s’expose notamment à des tarifs commerciaux de 25 % dans son secteur névralgique de l’automobile. Qui plus est, il a jusqu’à vendredi pour se décider, après quoi il sera trop tard, parce qu’il faudra ensuite 90 jours au Congrès américain pour examiner l’accord avec le Mexique et qu’il faut que le président mexicain, Enrique Peña Nieto, le signe officiellement avant de devoir laisser la place à son successeur et adversaire politique, Andrés Manuel López Obrador, le 1er décembre.

Le prix à payer

Débarqués en catastrophe à Washington mardi, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et son équipe de négociateurs croient être capables de respecter l’échéance. Leur priorité, estime Christian Deblock, sera de sauver le mécanisme de règlement des différents permettant aux pays membres de l’ALENA de contester devant un tribunal spécial des sanctions commerciales qu’ils estiment injustes. Pour autant qu’on sache, les Américains ont obtenu des Mexicains qu’ils laissent tomber cette disposition qu’ils détestent dans leur nouvelle entente bilatérale alors que le Canada la considère comme essentielle depuis aussi longtemps qu’il s’est montré prêt, il y a 30 ans, à faire échouer la conclusion du premier accord de libre-échange canado-américain si Washington ne la lui accordait pas. « Ce n’est pas un dispositif qu’on utilise beaucoup quand on pense au volume d’échange entre les trois pays, admet le professeur. Mais la possibilité d’y avoir recours vient pacifier nos relations commerciales, les rendre plus prévisibles pour les trois pays, face à une tendance des États-Unis à l’arbitraire. »

Le prix à payer pour conserver cette disposition, semble-t-il, serait de nouvelles concessions en ce qui a trait à l’accès aux marchés laitiers sous gestion de l’offre au Canada, rapportait mercredi le Globe and Mail.

Quant à la fameuse échéance fixée à la fin de la semaine, elle relève plus d’une logique politique que d’une véritable contrainte juridique, explique Mathieu Arès. Le successeur désigné du président Peña Nieto ne remet pas en cause l’importance du libre-échange avec les États-Unis. C’est plutôt que « Enrique Peña Nieto aimerait bien faire de l’entente un legs de son règne. » Donald Trump aimerait beaucoup aussi pouvoir se vanter d’avoir réglé la question pour les élections de mi-mandat.

Aussi, le Canada ne devrait pas se sentir trop pressé par l’échéancier qui lui est imposé, résume Mathieu Arès. « Mais le gouvernement Trudeau doit aussi commencer à avoir drôlement envie de pouvoir mettre cette histoire derrière lui, parce qu’elle pèse sur l’économie canadienne, mais aussi parce qu’il pense, lui aussi, à ses propres élections qui s’en viennent l’an prochain. »

Occasion ratée

Pour Christian Deblock, la renégociation de l’ALENA est en voie de devenir une terrible occasion ratée. « Je ne blâme pas les négociateurs canadiens. Je comprends qu’ils doivent, depuis le début, composer avec un président américain qui démontre une mauvaise foi crasse, mais on ne sent pas, dans ces négociations, la vision à long terme dont on aurait besoin. »

Non seulement les concessions exigées par la Maison-Blanche en matière notamment de contenu nord-américain dans l’industrie automobile risquent-elles de se retourner contre ceux-là mêmes que Donald Trump prétend vouloir aider en nuisant à leur compétitivité face à la concurrence européenne ou asiatique, mais même toutes ces nouvelles clauses, entre autres sur le commerce électronique, censées moderniser l’ALENA ne feront qu’effleurer les besoins économiques actuels.

Les questions de tarifs sur les biens sont aujourd’hui bien moins importantes pour les entreprises que l’enjeu de la coopération réglementaire dans le secteur des services, explique l’expert. « Mais ces enjeux sont complexes et délicats. Ils ne se règlent pas dans l’urgence ni dans une logique d’affrontement. » Il a fallu des années de négociations au Canada et à l’Union européenne pour convenir de mécanismes de reconnaissance mutuelle en matière de normes de santé et de sécurité ou encore de qualifications professionnelles dans leur bien plus ambitieux et visionnaire Accord économique et commercial global (AECG).