L’indicateur bébé, ou l’art délicat de la prédiction de l’avenir économique

Selon l'étude, plus le recul du nombre de bébés est marqué les mois avant une crise financière, plus la chute économique l’est aussi.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Selon l'étude, plus le recul du nombre de bébés est marqué les mois avant une crise financière, plus la chute économique l’est aussi.

Vous voulez savoir d’avance quand frappera la prochaine récession économique ? Comptez le nombre de femmes enceintes dans la rue.

Le monde économique regorge d’indicateurs de toutes sortes censés décrire, et parfois même prédire l’état de l’emploi, des entreprises et des perspectives de prospérité. Des experts en ont trouvé un nouveau qui serait particulièrement efficace pour prévoir l’avenir et qui est tout à fait de circonstance en cette veille de la fête des Mères.

Des chercheurs américains associés au respecté National Bureau of Economic Research (NBER) ont publié cet hiver un article (en anglais) faisant état de leur découverte sur le lien entre les cycles économiques et le nombre de naissances aux États-Unis. On savait déjà depuis longtemps qu’en période de récession le nombre de naissances tend à diminuer et que ce bébé blues peut perdurer. Mais ce que nos économistes ont trouvé, c’est que la diminution du nombre de femmes enceintes ne commence pas après le déclenchement de la crise et la montée du chômage, mais de six mois à un an avant le début de la catastrophe, et que plus le recul du nombre de bébés est marqué, plus la chute économique l’est aussi.

Tests de grossesse

Ce phénomène s’est produit au cours des trois dernières récessions à avoir frappé l’économie américaine, au début des années 1990, en 2001 et lors de la Grande Récession de 2008 et 2009. La dernière fois, la dégringolade du nombre de femmes enceintes a commencé durant l’été 2007 alors que le taux de chômage était encore sous la barre des 5 %, que la Bourse battait des records en dépit de la crise des subprimes dans l’immobilier et que la faillite de la banque Lehman Brothers allait venir un an plus tard. Cela représente un pouvoir prédictif aussi bon, et parfois même meilleur que des indicateurs économiques avancés bien établis, comme la confiance des consommateurs et les achats de biens durables. C’est assez logique quand on y pense, font valoir les auteurs de l’étude. Après tout, peut-il y avoir plus grand vote de confiance dans l’avenir et plus grand engagement financier que de choisir d’avoir des enfants ?

Si l’on n’a pas détecté ce phénomène avant, c’est peut-être parce qu’il était plus mitigé en raison notamment d’un plus faible taux de participation des femmes au marché du travail et d’une moins grande utilisation des moyens contraceptifs. C’est également parce qu’on n’avait pas facilement accès à des statistiques suffisamment fines pour aller au-delà des moyennes annuelles en matière de taux de natalité. C’est aussi parce que ce qui compte, c’est le moment de la conception de l’enfant et non pas celui de sa naissance, qui arrive neuf mois plus tard. Aussi, pour être vraiment utile comme indicateur économique avancé, on ne peut pas attendre tout ce temps et on doit trouver des indicateurs de substitution, comme les variations dans le volume des ventes de tests de grossesse et de fertilité.

Des jupes aux caleçons

Cela ne veut pas dire évidemment que les gens sont pourvus du pouvoir surnaturel de voir dans le futur. Seulement que ces millions de personnes disposent d’autant de points de vue sur la réalité du marché du travail, de la consommation, des entreprises et des gouvernements, et qu’il peut s’en dégager une impression collective qui vaut bien certains indicateurs économiques. Et puis, que cette impression soit fondée ou pas, elle est loin d’être insignifiante compte tenu du poids dans l’économie de la consommation des ménages, et par conséquent de l’importance de leur niveau de confiance dans l’avenir.

Cet intérêt pour la perception des gens n’a rien de tellement original. Les observateurs de l’économie ont eu recours au fil des ans à toutes sortes d’indicateurs en la matière, pas toujours orthodoxes ni très fiables. Se souvient-on qu’au siècle dernier, une théorie a longtemps eu cours selon laquelle plus les robes et les jupes des femmes étaient longues, plus l’humeur économique populaire était morose et craintive ? D’autres ont dit, pour rester dans le vêtement, que si les ventes de cravates sont en hausse, cela peut être parce que les employés cherchent à faire bonne figure auprès de leur employeur parce qu’ils ont peur de se retrouver au chômage. On se rappelle même que le très austère Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine, aimait consulter les statistiques sur les ventes de caleçons, parce qu’il se disait que c’était l’un des premiers endroits où les consommateurs réduiraient leurs dépenses en cas de coup dur.

L’étude du NBER sur les naissances est évidemment beaucoup plus sérieuse. Ses auteurs font d’ailleurs remarquer que si les successeurs d’Alan Greenspan avaient été au courant de l’ampleur des liens entre l’envie d’avoir des petits et la confiance dans l’avenir économique, la Fed aurait porté plus d’attention au fait qu’elle a longtemps fait face après la Grande Récession non seulement à une reprise sans emploi, mais aussi à une reprise sans enfant.