La pénurie de main-d'oeuvre mine les PME manufacturières québécoises

Le secteur manufacturier québécois a affiché, l’an dernier, des ventes totales et un nombre de travailleurs qu’on ne lui avait pas vus depuis au moins six ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le secteur manufacturier québécois a affiché, l’an dernier, des ventes totales et un nombre de travailleurs qu’on ne lui avait pas vus depuis au moins six ans.

Le problème de rareté de main-d’oeuvre ne s’est jamais fait aussi durement sentir dans les PME manufacturières québécoises et, pourtant, elles tardent toujours à investir dans les technologies susceptibles de compenser le manque de bras et de cerveaux, rapporte une enquête.

Au premier regard, on serait porté à croire que les choses vont plutôt bien pour le monde manufacturier québécois, en dépit des rumeurs de guerre commerciale qui grondent au sud de la frontière et en dépit du lent déclin de son poids relatif dans l’économie.

Porté, entre autres, par l’accélération de la croissance mondiale et la faiblesse relative du dollar canadien, le secteur a affiché, l’an dernier, des ventes totales (156 milliards) et un nombre de travailleurs (419 000) qu’on ne lui avait pas vus depuis au moins six ans, a noté Sous-traitance industrielle Québec (STIQ), une association d’entreprises visant à améliorer la compétitivité des chaînes d’approvisionnement manufacturières, dans la 9e édition annuelle de son Baromètre industriel québécois dévoilé lundi. Un lourd nuage n’a toutefois pas cessé de grossir, notamment au-dessus de la tête des petites et moyennes entreprises (PME) du secteur en raison de l’impact du vieillissement de la population sur la disponibilité de main-d’oeuvre.

« Les problèmes de recrutement et de rétention du personnel n’ont jamais été aussi aigus. […] La situation est critique au point qu’elle compromet la croissance même de plusieurs entreprises », constate STIQ au terme d’une enquête réalisée auprès de 500 entreprises de 10 à 500 employés et dont la marge d’erreur est d’environ 4 %, 19 fois sur 20. Plus de quatre répondants sur cinq (82 %) qualifient désormais leur problème de recrutement d’assez important ou de très important, alors que cette proportion était encore des deux tiers (66 %), il y a cinq ans à peine.

Les gens sont de plus en plus conscients qu'ils doivent procéder à des investissements technologiques, et cette prise de conscience est aidée par un changement générationnel

Plusieurs entreprises rapportent avoir adopté des mesures pour lutter contre ce « frein majeur » à leur développement, comme l’adoption de politique de conciliation travail-famille, l’amélioration de l’environnement de travail, la formation à l’interne de nouveaux employés moins qualifiés ainsi que le recrutement par les réseaux sociaux ou à l’étranger. La logique économique voudrait qu’elles se tournent également vers l’amélioration de leur productivité par la formation de leur main-d’oeuvre et l’investissement dans l’automatisation et autres technologies numériques.

L’enquête de STIQ montre d’ailleurs que ces stratégies sont associées, dans une sorte de cercle vertueux, à une hausse des ventes, à une augmentation du nombre d’employés, à une diversification de la clientèle, à une hausse des exportations et à plus d’innovation.

Cancres de la productivité

Or l’amélioration de la productivité n’est pas la matière forte des entreprises canadiennes, rappelle STIQ. Elle a même reculé depuis 2012 dans le secteur manufacturier au Québec, en raison notamment de la « stagnation des investissements ».

L’an dernier, environ un tiers (32 %) des PME manufacturières ont investi plus de 5 % de leur chiffre d’affaires en achat d’équipement, révèle le sondage de STIQ. Cette proportion tombe à seulement 13 % en matière d’investissements en recherche et développement et alors que seulement 15 % des entreprises ont investi plus de 2 % de leur chiffre d’affaires dans les technologies de l’information et de la communication (TIC).

Une « proportion non négligeable » des dirigeants d’entreprises sondés disent pourtant avoir intégré ou prévoir le faire l’un ou l’autre des principaux types de technologie associée à l’usine intelligente, comme la surveillance et le contrôle en temps réel (52 %), l’interconnexion des équipements (40 %) et la robotique (34 %). Ironiquement, rapporte STIQ, l’une des raisons évoquées pour ne pas investir davantage dans les nouvelles technologiques est « la difficulté à trouver de la main-d’oeuvre qualifiée pour faire fonctionnement les nouveaux équipements ».

Toutes ces tendances dépendent fortement de la taille des entreprises en cause, 78 % de celles comptant de 100 à 500 employés rapportant, par exemple, s’être donné un plan stratégique de développement, contre seulement 30 % de celles ayant de 10 à 19 employés.

Sortir du cercle vicieux

« Les gens sont de plus en plus conscients qu’ils doivent procéder à des investissements technologiques, et cette prise de conscience est aidée par un changement générationnel », a expliqué en entretien téléphonique au Devoir Richard Blanchet, président-directeur général de STIQ. Il estime aussi que l’aide financière et professionnelle des gouvernements et du secteur privé est aussi plus accessible.

« Maintenant, est-ce que les chefs d’entreprise peuvent le faire au rythme qu’on souhaiterait ? C’est moins évident, parce qu’ils sont pris dans le quotidien. Tu as des commandes à sortir, mais comme tu manques d’employés, tu es dans le jus, donc tu n’as pas le temps de t’asseoir pour réfléchir aux investissements que tu devrais faire et, comme tu n’as pas investi dans les technologies nécessaires, tu as de plus en plus de mal à répondre aux demandes de tes clients. C’est un cercle vicieux. »