Le mythe du vote pour Trump des laissés-pour-compte

Des partisans de Donald Trump pendant un rallye, le 4 novembre 2016, à Hershey, en Pennsylvanie
Photo: Spencer Platt / Getty Images / Agence France-Presse Des partisans de Donald Trump pendant un rallye, le 4 novembre 2016, à Hershey, en Pennsylvanie

Les électeurs de Donald Trump ne sont pas les laissés-pour-compte de l’économie néolibérale mondialisée que l’on dit, mais des hommes blancs et chrétiens angoissés par la transformation de leur monde.

Il est largement admis que les facteurs économiques pèsent lourd dans l’appui populaire des gouvernements et dans leurs chances de se faire réélire. Comme l’avait un jour résumé un organisateur de l’ex-président américain Bill Clinton par une formule désormais célèbre : « It’s the economy, stupid », cette idée signifie que le sort d’un gouvernement aux élections peut largement dépendre de facteurs échappant à son contrôle, comme l’endroit où le pays est rendu dans ses cycles économiques, un sursaut de la demande chinoise en matières premières ou l’éclatement d’une bulle financière aux États-Unis.

Le résultat de la dernière élection présidentielle américaine a beaucoup été attribué à cette vérité politique, mais d’une façon différente des autres fois. Après tout, l’économie américaine était loin de mal se porter à la fin de 2016. Après un faux départ à la fin de la Grande Récession, la croissance avait enfin trouvé une véritable erre d’aller. Les valeurs en Bourse américaine étaient 50 % plus élevées que leur sommet d’avant la crise. Le chômage était sous la barre des 5 %. Même l’emploi dans le secteur manufacturier était en croissance continue depuis 2010.

Non, le problème économique se trouvait ailleurs, a-t-on dit. Si la candidate démocrate à la succession du président démocrate Barack Obama a été défaite et que le républicain Donald Trump a remporté l’improbable victoire que l’on sait, c’est notamment en raison de l’appui des travailleurs blancs peu scolarisés des régions traditionnellement manufacturières de la Rust Belt, qui se sentaient laissés pour compte dans cette période de reprise économique. Ceux qui ont perdu leur emploi à cause de la crise et du libre-échange et qui ne trouvent pas de place dans la nouvelle économie. Ceux qui ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts avec leurs salaires qui stagnent et qui voient monter en eux une frustration et une colère qu’ils passent, à défaut de mieux, sur les élites, les immigrants et la concurrence chinoise.

Cette histoire, tout le monde y croit. Même les démocrates, qui se demandent aujourd’hui comment ils ont pu perdre de vue à ce point les intérêts économiques de la classe ouvrière. Comment pourraient-ils faire pour donner de bons emplois et assurer une meilleure sécurité financière à ces laissés-pour-compte de la société ? Mais cette histoire est aussi largement fausse, révèlent les études qui s’accumulent sur la question.

Les peurs de l’homme blanc

Au début de la semaine dernière, une nouvelle recherche est venue s’ajouter. Réalisée par une politologue de l’Université de Pennsylvanie, Diana Mutz, elle se base sur des enquêtes d’opinion menées lors des deux dernières élections présidentielles, de 2012 et de 2016, auprès d’environ 1200 électeurs. Si la forte majorité des répondants allait voter pour le candidat du même parti aux deux élections, les autres avaient des choses fort intéressantes à révéler. Non seulement l’état réel de leur économie locale n’avait pas vraiment pesé dans leur changement d’allégeance d’un président démocrate à Donald Trump, mais leur propre situation financière — comme la difficulté de joindre les deux bouts, la peur de perdre son emploi et la stagnation des revenus — n’avait pas eu plus d’influence.

Ce constat allait dans le même sens que d’autres études. Certaines concluent même que, si la précarité financière des ménages a joué durant ces élections, c’était plutôt au profit de la candidate démocrate. Après tout, Hillary Clinton a défait facilement Donald Trump auprès des Américains gagnants moins de 50 000 $ par année, a rappelé The Atlantic lors du dévoilement de l’étude de la professeure Mutz.

Il semble plutôt, rapporte l’experte, que le facteur déterminant a été l’angoisse des hommes blancs chrétiens. « Il ne s’agit pas de la peur d’une menace contre leur propre bien-être économique, a-t-elle expliqué le lendemain au New York Times. Il s’agit de la peur d’une menace contre la domination exercée par leur propre groupe dans tout le pays. » Cette peur vient du sentiment que l’égalité grandissante des femmes, les revendications de la communauté noire et l’arrivée d’immigrants remettent profondément en cause un monde qui leur était autrefois plus favorable et le remplacent aujourd’hui par un autre monde dans lequel ils se sentent diminués, marginalisés, voire étrangers.

Gros problème

Pour ces gens, qui ont tendance à voir le monde comme un lieu de lutte pour la domination d’un groupe sur les autres, il est normal que Donald Trump exerce beaucoup d’attrait avec son discours contre les étrangers, contre les autres pays et pour un retour à une Amérique des années 1950 triomphante et fantasmée, disent les chercheurs.

Le problème, pour les opposants politiques du président américain, est que, pour remonter dans la faveur de l’électorat, ils ne peuvent quand même pas promettre de faire reculer la condition des femmes, des Noirs ou des immigrants et que la promesse d’améliorer la situation économique des hommes blancs ne changerait probablement rien à leur angoisse existentielle. L’autre problème est que les États-Unis ne sont pas le seul endroit où s’observe la montée de ce mal-être.