Food Room, la cuisine aux mille et une recettes

«La cuisine dont j’avais besoin n’existait pas, donc je me suis dit : “Tant pis. Je vais la construire”», lance Amélie Morency.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «La cuisine dont j’avais besoin n’existait pas, donc je me suis dit : “Tant pis. Je vais la construire”», lance Amélie Morency.

Le Québec regorge d’entrepreneurs passionnés qui tentent de mettre à profit une idée ou un concept novateur. Chaque semaine, Le Devoir vous emmène à la rencontre de gens visionnaires, dont les ambitions pourraient transformer votre quotidien. Aujourd’hui, une passionnée de cuisine qui donne une nouvelle saveur aux espaces collaboratifs.

Dans cette grande cuisine au plancher bleu ciel, on se côtoie sans se connaître. D’un côté, deux travailleurs façonnent des pâtisseries, pendant qu’un autre coupe des légumes quelques mètres plus loin. Ils ne préparent pas la même recette, mais partagent le nécessaire pour plaire aux palais les plus fins.

Vous voici au milieu de la Food Room, une cuisine collaborative imaginée par une diplômée de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec qui n’a pas froid aux yeux.

« La cuisine dont j’avais besoin n’existait pas, donc je me suis dit : “Tant pis. Je vais la construire” », lance Amélie Morency. L’entrepreneure veut maintenant que cet espace hors du commun, qui permet aux petites comme aux grandes entreprises d’avoir accès à de l’équipement professionnel quand elles en ont besoin, devienne la première de nombreuses cuisines semblables à travers le monde. 

Se servir soi-même

Amélie n’a pas encore terminé son DEP en cuisine française lorsqu’elle décide de lancer le service de traiteur « À toutes les sauces ». En 2014, après deux années de travail à titre de chef propriétaire, elle se met à la recherche d’une cuisine lui permettant de poursuivre sa croissance.

Elle cogne d’abord aux portes des restaurants de déjeuners, qui acceptent parfois de louer leur cuisine après les heures d’ouverture, puis à celle d’une cuisine collaborative, sans trouver ce qu’elle cherche. Les horaires ne sont pas assez flexibles et l’équipement est trop limité.

On permet de briser la solitude des entrepreneurs. Ils ont quelqu’un avec qui partager ce qu’ils vivent. Souvent, les gens vont venir parce qu’ils ont besoin d’une cuisine, mais ils vont rester à cause de l’environnement qui vient avec.

 

Par la suite, les événements se bousculent. Elle réalise ses premières études de marché en novembre, elle trouve un propriétaire d’immeuble qui accepte de l’accueillir tout en finançant son projet et elle ouvre officiellement sa cuisine en août 2016, après avoir effectué les travaux à grande vitesse.

Entre-temps, elle laisse de côté son entreprise de traiteur pour se consacrer entièrement à Food Room. « À la base, l’idée était d’utiliser la cuisine et de la louer à d’autres pour payer le loyer, affirme-t-elle. Mais je me suis dit que, si je devais travailler 100 heures par semaine, je voulais avoir la possibilité d’avoir un impact plus grand. »

Des oignons « à la rame »

La cuisine construite au rez-de-chaussée d’un immeuble de l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville est ouverte 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Elle peut accueillir jusqu’à 20 entreprises à la fois.

Depuis son ouverture, elle a accueilli une cinquantaine de clients qui viennent pour la plupart de manière régulière, du cuisinier solo qui s’occupe de tout à l’armée d’employés qui préparent une réception monstre.

Parmi les cuisiniers qui utilisent l’espace, environ 80 % font des produits qu’ils vendent en boutique ou en ligne. Les autres sont associés à des services de traiteur ou à des restaurants.
 

 

« On accueille par exemple une chaîne de restaurants vietnamiens, explique Amélie. Ils viennent faire leur préparation pour le porc et le poulet de leurs sandwichs. Ils sont dans la cuisine une fois par semaine pour faire 300 ou 400 kg à la fois. »

Parce qu’ici, les idées de grandeur sont permises. L’espace compte douze fours — dont deux appareils « intelligents » qui accompagnent le cuisinier dans sa recette —, deux friteuses doubles, des poêles qui permettent de cuire 30 kg de viande à la fois et une marmite de 114 litres, assez grande pour faire des oignons caramélisés « à la rame », précise Amélie.

Objectif ambitieux

S’il est compliqué de gérer une cuisine, ce l’est encore plus lorsqu’il s’agit d’une cuisine collaborative, admet l’entrepreneure. Il faut faire respecter les règles, répondre aux demandes spécifiques de chaque client et composer avec les inconvénients de la cuisine de masse. Comme le jour où un traiteur a préparé des homards et des oursins pour 800 personnes.

« Ç’a pris moins de deux heures avant que tout l’édifice se plaigne de l’odeur », se rappelle Amélie en souriant.

La cuisinière devenue dirigeante apprend de ses erreurs à mesure qu’elle gagne en expérience, et elle garde en tête son objectif d’ouvrir plus de 100 Food Room sur la planète. Elle vise d’abord des villes comme Boston, Chicago ou Toronto. Mais pour y arriver, elle devra obtenir le financement nécessaire, chaque cuisine représentant un investissement de près d’un million de dollars.

Pour le moment, elle peut avant tout constater à quel point son entreprise permet à des cuisiniers de tous les horizons de partager bien plus que des chaudrons et des idées culinaires.

« On permet de briser la solitude des entrepreneurs. Ils ont quelqu’un avec qui partager ce qu’ils vivent, se réjouit-elle, sachant à quel point il peut être difficile de se lancer en affaires. Souvent, les gens vont venir parce qu’ils ont besoin d’une cuisine, mais ils vont rester à cause de l’environnement qui vient avec. »

2 commentaires
  • Andrée Le Blanc - Abonnée 2 septembre 2017 13 h 01

    Tant de belles initiatives...

    Ces reportages nous font de semaine en semaine découvrir de jeunes entrepreneurs aux idées brillantes. Mais une chose me semble revenir quasi sans exception: leurs jeunes entreprises portent bien souvent un nom anglais... Pourquoi ce choix si fréquent ? Difficile de ne pas y voir des relents d'un vieux complexe qu'on ne pourra prendre sa place en étant complètement soi-même. A- t- on si peur de ne pas pouvoir exporter, avec une appellation française ? Avons- nous attrapé la maladie de l'Hexagone, qui met de l'anglais partout pour être "cool" ? Je trouve décourageant qu'on s'affirme si peu.

  • Robert Morin - Abonné 3 septembre 2017 09 h 29

    Pourquoi une autre marque en anglais?

    En cette année d'anniversaire de la loi 101, je me désole de constater que bien des jeunes entrepreneurs québécois choisissent des marques de commerce anglaises pour leurs produits, événements, etc. : Food Room, Joe Beef, YUL EAT, et les exemples sont légion... J'entendais l'autre jour Francis Reddy rejeter du revers de la main le questionnement concernant cette dérive constante vers l'anglicisation, en déclarant au 15-18 que ces questions étaient secondaires, ce qui importe c'est l'événement ou le produit! Eh bien, moi, je trouve que ce questionnement est au contraire FONDAMENTAL et qu'il faut percer cette énigme qui ressemble de plus en plus à un retour de ce complexe d'infériorité face à l'anglais que la loi 101 visait justement à faire disparaître, afin que nous ne réagissions plus en colonisés honteux de parler une langue «inférieure»...