1924 et 2016, même combat ou presque

Thierry Haroun Collaboration spéciale
Qui dit futur en agriculture dit relève. Mais ce n’est pas gagné d’avance. L’UPA y travaille.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Qui dit futur en agriculture dit relève. Mais ce n’est pas gagné d’avance. L’UPA y travaille.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

En agriculture, les combats se succèdent et se ressemblent… ou presque. Et ce, du début du siècle dernier à nos jours. Regard sur le passé et le présent pour mieux définir, voire entrevoir, l’avenir en compagnie du président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau.

Le passé, d’abord. Dans un texte d’opinion datant de 2014, l’année où l’UPA célébrait ses 90 ans d’existence, Marcel Groleau relatait qu’en 1922 la récolte ne valait plus que la moitié de celle de 1920, une baisse attribuable aux mesures protectionnistes adoptées par le gouvernement américain pour soutenir ses propres producteurs. « La volatilité des prix et le protectionnisme ne datent donc pas d’hier ! » écrivait-il. Cette période, ajoutait M. Groleau, accentue une série de problèmes déjà existants dans le secteur agricole québécois. Au premier chef, l’absence de crédit agricole et d’accès au capital, mais aussi les rendements, les techniques de production, les taxes et impôts, les coûts de transport, les frais d’assurance et le transfert aux générations suivantes.

Ainsi, rappelait-il, l’État québécois ne déployant aucun effort particulier pour venir en aide aux agriculteurs, ces derniers décident de se prendre en main et de se donner une voix forte, soit ce qui deviendra l’UPA.

Le présent

Le présent, maintenant. Bien que 90 ans aient passé, et peu importe le secteur de production, nous avons des défis communs à relever, écrivait M. Groleau. « La sécurité du revenu et la gestion des risques, la volatilité des prix des marchés, l’accès à l’eau pour l’irrigation, la météo, les changements climatiques, la lutte contre les prédateurs, le contrôle des maladies qui franchissent les continents et qui ne connaissent plus de frontières sont autant de risques que nous devons gérer et pour lesquels nous avons besoin d’outils appropriés. »« Vous savez, les enjeux de 1924 sont les mêmes que ceux d’aujourd’hui », fait-il valoir au bout du fil, et ce, à plusieurs égards. « D’abord, parce que les agriculteurs travaillent avec des produits périssables, que ce soit des animaux, des céréales ou encore des légumes, dit-il. Et puisque ce sont des denrées périssables, nos produits doivent être vendus assez rapidement. On compose avec les aléas de la nature. » Voilà ce qui n’a pas changé depuis et qui ne changera jamais. « On ne peut jamais prévoir l’abondance d’une récolte. On ne peut jamais prévoir s’il y aura de la maladie dans les troupeaux cette année-là. On travaille avec du vivant. » Et puisque ceci explique cela, le fait de prévoir les revenus pour l’année à venir tient du fait d’armes.

L’argent, toujours l’argent

Justement, en parlant d’argent, la sécurité du revenu est un enjeu qui est au coeur de ce secteur. « Les marchés nous offrent partiellement une sécurité de revenu durant les années où les prix sont bons », fait-il valoir en rappelant au passage que les programmes gouvernementaux doivent aussi apporter leur contribution. Et en cela, ils doivent prendre la mesure de la concurrence extérieure. « Ce que notre gouvernement a de la difficulté à saisir, c’est que les programmes de gestion de risques et de sécurité de revenu doivent être bonifiés de sorte qu’on puisse être compétitifs », dit-il, soulignant à grands traits ce que Québec a fait pour appuyer certains secteurs, tels que les jeux vidéo, l’aéronautique ou encore l’aluminerie. « S’il y a des alumineries au Québec, c’est parce qu’on leur offre des tarifs d’électricité intéressants pour que les entreprises de cette industrie s’installent et investissent. Si on laissait simplement les conditions du marché faire les choses, il n’y en aurait pas, d’alumineries. Ainsi, l’agriculture et l’agroalimentaire vont se développer au Québec si on leur offre un environnement compétitif. Et présentement, je dois vous avouer qu’il ne l’est pas comparativement aux États-Unis et à l’Ontario. »

 

Le futur

Qui dit futur en agriculture dit relève. Mais ce n’est pas gagné d’avance. L’UPA y travaille, assure son patron. « C’est en effet un enjeu sur lequel le syndicalisme agricole travaille très fort. » Le hic, c’est l’accès aux capitaux dans un contexte où les terres agricoles ont pris l’ascenseur. Au cours des 20 dernières années, la valeur de ces terres a augmenté de 400 %, alors que ni la productivité de ces mêmes terres ni le revenu des agriculteurs n’ont augmenté à la même hauteur. On aura ainsi compris que, sans un appui solide des paliers gouvernementaux, l’accès à ces terres est pratiquement impossible pour la relève. « C’est pour cela qu’on demande au gouvernement d’offrir des programmes avec du capital patient. On demande aussi des programmes visant à encadrer à long terme la location des terres agricoles. Ainsi, un jeune qui ne peut pas acheter une terre pourrait à tout le moins la louer pour une période de 25 ans avec un taux de location avantageux qui lui assurerait une rentabilité de ses activités. Mais ces outils n’existent pas », déplore M. Groleau.

Maintenant, qui dit agriculture dit aussi énergie. Et en ce sens, l’UPA salue la nouvelle politique énergétique de Québec, laquelle fera en sorte de mieux alimenter les régions rurales en électricité triphasée. « Les entreprises en région pourront être économiquement plus rentables. C’est une bonne nouvelle. »

Enfin, interrogé pour savoir si le syndicalisme agricole est toujours pertinent, Marcel Groleau répond par un chiffre sans équivoque : « En fait, ce sont les producteurs agricoles qui décident de maintenir ou non leur syndicat. À l’UPA, nous avons un taux d’adhésion volontaire de 93 %. Je pense que ça répond assez bien à votre question… »

Notons que quelques jours après notre entrevue, l’UPA faisait une sortie publique pour réclamer la démission du ministre de l’Agriculture, Pierre Paradis, accusé de chercher à saper l’organisation agricole.

 

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