La recherche de l’efficacité a ses limites, tranche un arbitre

Martine Letarte Collaboration spéciale
« On cherche souvent la quantité plutôt que la qualité, les chiffres qui sont payants, alors que l’important devrait être de donner les soins les plus adaptés aux besoins du patient », explique Carolle Dubé, présidente de l’APTS.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « On cherche souvent la quantité plutôt que la qualité, les chiffres qui sont payants, alors que l’important devrait être de donner les soins les plus adaptés aux besoins du patient », explique Carolle Dubé, présidente de l’APTS.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Dans le milieu de la santé, le contexte d’amélioration de la performance et de compressions budgétaires a amené les établissements à envisager différents moyens d’arriver à faire plus avec moins. Toutefois, les professionnels ont des obligations déontologiques et les gestionnaires des établissements doivent les respecter. Un arbitre a rendu en mars une décision en ce sens et l’impact pourrait être important dans le milieu de la santé québécois.

Il y a environ quatre ans, au Centre de santé et de services sociaux (CSSS) d’Ahuntsic-Montréal-Nord, 52 professionnels actifs dans les soins à domicile tentaient de faire leur travail. Or, leur employeur leur demandait de remplir de nombreux documents afin de produire de multiples statistiques. Puis il leur imposait des changements dans leurs façons d’intervenir auprès des patients pour améliorer ces statistiques. Ces demandes étaient devenues tellement importantes qu’elles entraient en conflit avec les obligations déontologiques des professionnels. Cela les plaçait dans une position intenable. Tellement que l’arbitre a exigé que l’employeur accorde une compensation à ses employés pour les dommages subis.

« C’est vraiment une victoire historique », affirme Carolle Dubé, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) qui a mené la bataille.

L’employeur doit verser 500 $ à chacun des 52 employés concernés.

« Ce n’est évidemment pas une question d’argent, [il s’agit plutôt] de reconnaître que des dommages ont été causés à ces travailleurs », affirme Carolle Dubé.

Course à la performance

Alors que le ministère de la Santé et des Services sociaux avait établi différentes cibles à atteindre dans différents domaines par les établissements de soins, ceux-ci se sont tournés vers des firmes de consultants pour les aider.

« À Montréal, c’était Proaction, indique Carolle Dubé. En soins à domicile, les établissements devaient augmenter leurs visites de 10 %. Les consultants sont arrivés, ils ont consulté les travailleurs, puis ils ont établi des balises. Une visite pour réaliser tel soin devrait durer précisément tant de minutes. Tout était calculé de façon très précise. Ces firmes de consultants étaient à la base habituées à travailler dans des milieux industriels, avec des chaînes de montage. Dans le domaine de la santé, on est avec des humains. Ce n’est pas la même chose. »

En plus de voir leurs façons de travailler bouleversées, les professionnels devaient entrer énormément de données pour permettre la production de statistiques et assister à des rencontres avec les gestionnaires.

« Cela a entraîné une surcharge de travail et bien des changements pour améliorer les statistiques, mais dans les faits il n’y avait pas plus de services qui étaient donnés, affirme Carolle Dubé. Cette situation a aussi créé beaucoup de détresse psychologique chez les travailleurs. »

Obligations déontologiques

 

La pression exercée par l’employeur allait même à l’encontre des obligations professionnelles des travailleurs.

« Ils sont encadrés par un système professionnel, ils ont un code de déontologie, ils ont fait de longues études qui leur donnent des moyens de développer leur jugement clinique pour savoir comment agir dans différentes situations », indique Mme Dubé.

On parle ici de travailleurs sociaux qui ont un baccalauréat. De physiothérapeutes et d’ergothérapeutes, des professions qui exigent une maîtrise. De psychologues qui doivent maintenant effectuer leur doctorat.

« L’employeur ne peut pas imposer des méthodes de gestion qui vont à l’encontre du jugement clinique des professionnels, affirme la présidente de l’APTS. Ils doivent pouvoir continuer à exercer leur profession. »

Lorsque le syndicat a vu à quel point la situation se détériorait dans ce CSSS, il a avisé l’employeur de l’état de détresse de ses membres. Il a aussi souligné le haut taux d’absentéisme et a demandé à l’employeur de revoir ses façons de faire.

« Puisque rien ne s’améliorait, nos membres ont cessé de fournir toutes ces données pour produire les statistiques, explique Mme Dubé. Cela a entraîné des problèmes d’ordre disciplinaire, mais les employés ont fait preuve d’une très grande mobilisation et d’une solidarité exemplaire. Plusieurs griefs ont été déposés et nous nous sommes retrouvés en arbitrage. Des travailleurs sont venus témoigner. Ce fut difficile, mais l’arbitre a compris que la situation n’avait pas de sens. »

Les impacts

 

Ce cas-ci s’est déroulé dans le nord de la ville de Montréal, mais d’après le syndicat, des situations semblables ont été vécues et sont toujours vécues en partie dans le réseau de la santé.

« La décision rendue pourrait faire jurisprudence », affirme Carolle Dubé.

Elle remarque que des changements importants ont tout de même été faits dans les établissements récemment.

 

« Ces firmes de consultants, on ne les voit plus et cet outil informatique pour créer des statistiques n’est plus imposé par les employeurs. »

Par contre, elle constate que cette pression pour augmenter la productivité demeure.

 

« On cherche souvent la quantité plutôt que la qualité, les chiffres qui sont payants, alors que l’important devrait être de donner les soins les plus adaptés aux besoins du patient, explique Mme Dubé. Chaque cas est différent. Particulièrement dans des domaines comme la santé mentale et la réadaptation. C’est au professionnel d’en faire l’évaluation. »

L’APTS s’inquiète particulièrement de la volonté de Gaétan Barrette, ministre de la Santé et des Services sociaux, d’aller vers le financement à l’activité.

« Si l’établissement obtient davantage de financement parce qu’il réalise plus d’activités, on risque d’aller vers des façons de travailler qui ne sont pas toujours axées sur les besoins réels de la population », affirme Mme Dubé.

À voir en vidéo