« Donner une voix aux sans voix »

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le 16 avril dernier, les organisations communautaires et syndicales québécoises ont manifesté pour l’augmentation du salaire minimum à 15 $.
Photo: Vincent Larin Le Devoir Le 16 avril dernier, les organisations communautaires et syndicales québécoises ont manifesté pour l’augmentation du salaire minimum à 15 $.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Le 1er mai, ce n’est plus le monde ouvrier contre le grand capital. Au fil des décennies, les revendications politiques, économiques et sociales ont pris le dessus sur la lutte des classes, mais il n’en reste pas moins que le mouvement syndical est toujours animé par la même volonté de changer le monde. Et pas seulement celui du travail.

« Cette année, le 1er mai va être l’occasion de lancer une vaste campagne en faveur du salaire minimum à 15 dollars de l’heure, révèle Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). L’esprit est donc bien le même que lors des grèves de Chicago [de 1886]. À l’époque, ils revendiquaient la journée de huit heures pour tous les ouvriers. Nous, nous demandons une forte hausse du salaire minimum pour tous les travailleurs, syndiqués ou non. »

À 130 ans d’intervalle, la saveur sociale du 1er mai reste une constante. Mme Chabot insiste sur la contribution des travailleurs et des travailleuses à la construction du Québec d’aujourd’hui. Elle souligne l’apport de ces milliers de femmes et d’hommes, tant dans le privé que dans le public, qu’ils soient syndiqués ou non, à la bonne santé des entreprises, de l’économie et à la construction d’une société plus juste.

« Notre rôle en tant que syndicat est de donner une voix aux sans voix, poursuit-elle. Les non-syndiqués, les étudiants, les chômeurs, ceux qui vivent de l’aide sociale. Les membres que nous représentons, nous, les centrales syndicales, jouissent généralement de conditions qui sont au-dessus des normes minimales du travail. Ce n’est pas le cas de tous les autres. Or, ces normes mériteraient d’être rehaussées. On parle du salaire minimum cette année, mais il me semble qu’en 2016 une troisième semaine de congés ne serait pas un luxe. Il y a toute la question des horaires atypiques et des journées divisées. Quant à la conciliation travail-famille, c’est encore une vue de l’esprit. »

Des considérations sur lesquelles se rejoignent les principaux syndicats au Québec, qui ont tous le même objectif aujourd’hui : lutter contre les mesures d’austérité qui, selon eux, appauvrissent les travailleurs et opèrent un retour en arrière.

« Depuis l’arrivée des libéraux à Québec, les thématiques du 1er mai ont invariablement un rapport avec les effets de l’austérité sur la société, indique Jacques Létourneau, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Ça impacte les conditions de travail, mais aussi les prestations, l’accessibilité aux programmes sociaux et aux services publics, le développement économique même. Les mesures d’austérité ont chamboulé, voire dynamité, les structures régionales de développement économique et social. Ça a des conséquences sur la classe moyenne et sur les plus démunis. »

Et c’est peut-être ça, la principale différence entre les 1er mai d’antan et ceux d’aujourd’hui. Ce glissement de revendications ouvrières centrées sur la lutte des classes entre le capital et le travail à un esprit plus sociétal, qui vise à inclure les groupes sociaux, les groupes populaires, les groupes de femmes. Qui vise à construire un Québec de demain, plus équitable. En cela, les syndicats avouent que cette journée peut prendre des allures très politiques.

« Mais il ne s’agit pas de politique partisane, prévient M. Létourneau. Aux États-Unis, dans le reste du Canada ou encore en France, traditionnellement, les syndicats sont proches de certains partis. Ce n’est pas le cas au Québec. Il n’y a pas d’allégeance. Mais on interpelle le pouvoir politique puisque l’on place la question des conditions de travail dans la société. D’ailleurs, tous les 1er mai, nous rencontrons le premier ministre pour faire valoir un certain nombre d’enjeux. »

« Les syndicats ont toujours été porteurs de changement, ajoute Daniel Boyer, président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). Ça se poursuit aujourd’hui. On veut changer le monde du travail parce que nous représentons les travailleurs et les travailleuses, mais on veut aussi changer la société. Nous nous battons pour un Québec plus juste et plus égalitaire et ça ne passe pas seulement par le monde du travail. Ça passe par l’ensemble des services sociaux que nous nous sommes donnés, la santé, l’éducation, les garderies, etc. Et tout cela doit être accessible, adéquat, universel. Donc oui, nous avons des revendications politiques. »

Et des revendications économiques, bien sûr, centrées notamment aujourd’hui sur la mise en place d’une politique industrielle digne de 2016, et susceptible d’offrir des emplois et des salaires décents.

« Le tissu industriel a été mis à mal, assure M. Létourneau, qui évoque la perte de 170 000 emplois en dix ans. Ce sont des emplois de qualité qui disparaissent, remplacés par des postes non syndiqués, avec de bien moins bonnes conditions. Les entreprises manufacturières doivent être soutenues pour peu qu’elles soient novatrices, qu’elles investissent et qu’elles respectent leurs obligations. »

« Le salaire minimum à 15 dollars, c’est aussi une revendication économique, affirme pour sa part M. Boyer. Les employeurs brandissent les épouvantails et soutiennent que ça va faire perdre des emplois. Mais partout où il a été mis en place, il n’en a rien été. Entre 2007 et 2010, en pleine crise économique, ici au Québec, il a été augmenté de 50 centimes par an et ça n’a pas eu de conséquences négatives. Et vous savez, ceux qui vont gagner 15 dollars de l’heure, ils ne vont pas avoir les moyens d’aller se promener dans le Sud une fois par an. C’est de l’argent qui va être réinjecté dans l’économie locale et régionale. Ils vont consommer dans leur région et ça, ça va faire tourner l’économie. »


Vers la semaine de 40 heures

Nulle part ailleurs en Amérique du Nord le 1er mai n’est célébré. Et pourtant, c’est bien en souvenir d’une grève générale menée à Chicago en 1886 pour l’obtention de la journée de travail de huit heures que celui-ci est souligné ici, et ailleurs en Europe et en Asie principalement. Grève qui s’était soldée par le massacre de Haymarket Square, faisant huit morts parmi les forces de police et menant à la condamnation à mort de six grévistes.

« En Amérique du Nord, à cette époque, il y avait déjà la fête du Travail le premier lundi de septembre, explique Jacques Rouillard, professeur d’histoire à l’Université de Montréal et spécialiste du syndicalisme. Un défilé a lieu dans les rues de Montréal ce jour-là, avant que la Deuxième Internationale, en 1889, fasse du 1er mai la fête des Travailleurs. Il n’y avait pas de raison de changer, d’autant que de ce côté-ci de l’Atlantique on se méfie des socialistes. »

Le premier lundi de septembre devient ensuite une fête légale au Canada, puis il est chômé. Jusqu’en 1953, un défilé a lieu chaque année dans la métropole. Parfois imposant. 40 000 à 50 000 personnes y participent notamment en 1919. C’est l’occasion de grands pique-niques pour les familles ouvrières. À cette époque-là, seuls les groupes socialistes soulignent le 1er mai.

« Cette situation perdure jusque dans les années 1970, indique M. Rouillard. La CSN est alors le premier syndicat au Québec à faire du 1er mai une journée de revendications. Les autres centrales se joignent ensuite à elle. Quant à la journée de huit heures, elle mettra du temps à être adoptée. En 1900, la semaine normale de travail est toujours de soixante heures. »

Il faut attendre 1920 pour que le samedi après-midi de congé soit institué. La semaine de quarante-huit heures arrive dans les années 1940 et, dix ans plus tard, enfin les quarante heures.

« Ce qui signifie que ça n’a pas bougé depuis cinquante ans, conclut le professeur d’histoire. Si dans les services publics, et grâce à quelques conventions collectives, certains travaillent moins, il reste beaucoup de secteurs, comme celui de la construction, où les employés font encore des journées de huit heures, cinq jours par semaine. »


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