Aide-toi et l’État t’aidera. Au besoin.

Les gouvernements mettent en place de nouvelles règles pour tenter d’éviter la répétition de la crise financière de 2008. Mais si, malgré cela, une nouvelle crise éclatait, les mesures adoptées ne seraient d’aucune utilité, explique la politologue Cornelia Woll.
Photo: Ben Stansall Agence France-Presse Les gouvernements mettent en place de nouvelles règles pour tenter d’éviter la répétition de la crise financière de 2008. Mais si, malgré cela, une nouvelle crise éclatait, les mesures adoptées ne seraient d’aucune utilité, explique la politologue Cornelia Woll.

Les gouvernements doivent aider les banques à se parler et à agir de concert s’ils veulent que la prochaine crise financière leur coûte moins cher et fasse moins mal.

Le titre du dernier ouvrage de la politologue Cornelia Woll résume parfaitement la principale conclusion de sa recherche sur les différents plans de sauvetage des banques par les gouvernements lors de la dernière crise financière : Power of Inaction. En substance, elle y constate que moins les banques en difficulté avaient la capacité de prendre collectivement en charge leurs propres problèmes — ou plus elles ont été capables de convaincre les gouvernements de leur impuissance d’agir — et plus les secours déployés par les pouvoirs publics ont coûté cher et ont été inefficaces.

« En finance, il est très difficile pour l’État d’avoir une connaissance fine de tous les secteurs, particulièrement lorsqu’une crise bat son plein. Si un gouvernement est obligé de secourir les banques une à une, elles pourront lui faire croire n’importe quoi », a expliqué jeudi au Devoir l’experte en marge d’un séminaire organisé par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). « Mais si une bonne partie du financement et du contrôle du plan d’aide vient des banques elles-mêmes — qui n’ont aucun intérêt à faire de cadeau à leurs concurrentes —, elles aideront à trouver les meilleurs moyens de sauver leur secteur et se contrôleront entre elles. »

Les fleurs au Danemark, le pot à l’Irlande

 

Professeure et chercheuse à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), Cornelia Woll a comparé les plans d’aide d’une demi-douzaine de pays en matière de genèse, de fonctionnement, de coût financier et de résultat final. Elle a constaté, entre autres, que celui qui avait coûté le plus cher, trois ans après la crise, en proportion de la taille de l’économie, était celui de l’Irlande (22 % du produit intérieur brut), suivi de loin par ceux du Royaume-Uni (1 % du PIB) et de l’Allemagne (0,7 %). Venaient ensuite les États-Unis (coût nul une fois pris en compte les profits réalisés avec la vente des actifs toxiques), la France (petit profit de 0,1 % du PIB) et le Danemark (profit de 0,7 %).

En Irlande, les banques ont essentiellement chacune demandé et obtenu ce qu’elles voulaient, ce qui a coûté atrocement cher à l’État et n’a pas empêché des faillites. Au Royaume-Uni, le gouvernement a imposé unilatéralement sa solution, assumant seul l’essentiel des coûts du sauvetage en plus d’être obligé de nationaliser des banques. Pourtant habitué à la concertation, le gouvernement allemand n’est pas parvenu à faire travailler ensemble l’immense Deutsche Bank et la myriade de petites banques qui l’entouraient, contrairement au Danemark qui a une longue tradition de dialogue État-industries et qui a pu se contenter d’être un appui au plan financé et coordonné par l’association regroupant les banques du pays. Issus des mêmes groupes sociaux, des mêmes quartiers et des mêmes écoles, les banquiers et les élus français sont aussi parvenus à une approche concertée.

Aux États-Unis, les efforts visant à forcer l’industrie à se prendre elle-même en main ont échoué, obligeant l’État à ouvrir largement son portefeuille, observe Cornelia Woll. Le secteur a toutefois rebondi très vite. « En matière de coûts pour l’État, on pourrait parler d’un certain succès, mais on peut douter que la leçon ait été apprise par les banques, ce qui n’est pas rassurant pour la suite des choses. »

Forcer les banques à travailler ensemble

La capacité des acteurs financiers à se sauver eux-mêmes en période de crise ne permet pas seulement de réduire l’effort financier des gouvernements. Elle favorise aussi des qualités essentielles dans de pareilles situations d’urgence, soit la force d’adaptation, d’innovation et de coordination. Elle est aussi utile entre les crises pour garder la réglementation adéquate.

Lorsqu’une crise éclate, il est trop tard pour essayer d’insuffler une logique d’action collective dans une industrie qui ne l’a pas déjà. Les États-Unis ont déjà eu de puissantes associations sectorielles avant qu’elles ne s’effacent petit à petit devant la montée d’une approche individualiste centrée sur le lobbying auprès de l’État des p.-d.g. de chaque compagnie. Le Danemark s’est déjà fait reprocher, par les autorités européennes, d’avoir une association du secteur bancaire forte, parce qu’on y voyait une forme de cartel.

Les gouvernements peuvent encourager la mise sur pied de pareilles associations sectorielles en disant souhaiter entendre leur opinion à condition que celle-ci soit exprimée de façon collective. Ce dialogue doit être encadré et transparent afin d’éviter l’apparence de lobbying.

La résolution des pouvoirs publics doit toutefois être forte parce qu’il n’y a pas de soif pour ce genre d’organisation de la part des entreprises, dit la politologue. « Une association, c’est dur. Ça commande des compromis. Quand on peut l’éviter tout en pouvant compter sur l’aide de l’ensemble des contribuables en cas de besoin, c’est beaucoup mieux. On gagne sur tous les plans. C’est pour cela que l’inaction, du point de vue des entreprises, est un exercice de pouvoir et que je dis qu’au contraire leur action collective est un bien public. »

Or les réformes mises en branle dans le secteur financier depuis la faillite de Lehman Brothers suivent un tout autre objectif, observe Cornelia Woll. Elles visent à réduire des facteurs risquant de fragiliser les banques, comme leur niveau de capitalisation ou leur recours à des produits financiers exotiques. « C’est essentiel pour diminuer le danger, mais ce ne sera d’aucune utilité si une crise éclate malgré tout. »

Cornelia Woll : « Si un gouvernement est obligé de secourir les banques une à une, elles pourront lui faire croire n’importe quoi. »