Lehman Brothers, cinq ans plus tard - En attendant la prochaine catastrophe économique

Photo: Agence France-Presse (photo) Ben Stansall

Il y aura cinq ans dimanche, la faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers plongeait Wall Street dans la stupeur et déclenchait une cascade d’événements qui allait faire basculer le monde dans la pire crise économique et financière depuis la Grande Dépression. Les leçons du passé nous ont heureusement aidés à ne pas revivre une tragédie de l’ampleur de celle des années 30. Est-ce que les leçons de la Grande Récession permettront d’éviter une autre crise de cette ampleur ?

 

C’est le proverbial verre à moitié plein ou à moitié vide. D’un côté, l’économie américaine gagne un peu de tonus chaque mois, au point que l’on s’attend, d’une semaine à l’autre, à ce que sa banque centrale annonce le début de la fin de ses politiques de stimulation. Récemment retournée en récession par la faute de sa crise des dettes souveraines, l’Europe commence, elle aussi, à relever graduellement la tête. Le produit intérieur brut mondial et les échanges commerciaux ont regagné tout le terrain perdu, dépassant même leurs niveaux de 2008 d’environ 15 %.

 

La reprise économique est toutefois loin d’être satisfaisante. Il manque encore aux États-Unis 337 000 emplois sur les 8,8 millions perdus durant la crise. Les problèmes des jeunes sans emploi, des chômeurs de longue durée et des emplois de moins bonne qualité restent aigus. Après une légère réduction durant la crise, l’écart de revenus entre les plus riches et les autres s’est remis à se creuser. Des foules en colère descendent encore dans les rues presque toutes les semaines pour dénoncer les politiques d’austérité de leurs gouvernements endettés.

 

Leçons du passé

 

Mais cela aurait pu être encore pire. « La capacité des autorités à adopter une approche musclée de résolution de la crise financière a été décisive », a expliqué cette semaine à l’AFP Nicolas Véron, chercheur au Peterson Institute de Washington. Plutôt que de rester les bras croisés, comme durant les années 30, les gouvernements et les banques centrales ont desserré les cordons de leurs bourses pour pallier le gel du crédit et garder leurs économies en mouvement.

 

Après s’être fait tirer l’oreille, Ottawa a adopté l’un des plans de relance économique les plus importants, toutes proportions gardées, avec 47 milliards en deux ans. Dans certains cas, tout cet argent investi est déjà revenu dans les coffres de l’État. On apprenait cette semaine, par exemple, que le gouvernement américain s’attendait à faire un petit profit de 10 milliards sur les 421 des 700 milliards qui ont été réellement déboursés dans le cadre de son fameux programme d’aide aux banques et au secteur automobile baptisé TARP (pour Troubled Asset Relief Program). On apprenait aussi qu’Ottawa et le gouvernement ontarien venaient de revendre, pour 1,1 milliard, 30 millions des 156 millions d’actions qu’ils détenaient toujours dans Chrysler et General Motors.

 

Une autre différence importante, entre cette crise et celle de 1929, a été que le monde pouvait compter sur un autre moteur économique que l’Occident, notait cette semaine sur le site Project Syndicate l’économiste français Jean Pisani-Ferry. La Chine et les autres puissances émergentes ont pourtant été frappées comme les autres par le ralentissement économique. Elles ont toutefois su éviter la crise financière, en raison, entre autres, des leçons qu’elles avaient elles-mêmes tirées de la crise asiatique survenue une dizaine d’années plus tôt.

 

Les cancres

 

D’autres voix se montrent beaucoup plus critiques. Grand pourfendeur du laisser-faire économique et des politiques d’austérité, le prix Nobel d’économie Paul Krugman décrivait, cette semaine, dans son blogue, la politique américaine depuis la faillite de Lehman Brothers comme un « échec terrifiant », fustigeant l’absence de « coup de pouce massif » et public à l’emploi.

 

D’autres observateurs déplorent la lenteur et le manque d’ambition des réformes en cours dans le secteur financier responsable de la crise. À ce chapitre, les pays ont admis qu’ils étaient allés trop loin dans le démantèlement des règles adoptées à la suite de la crise de 1929 sans toutefois vouloir toutes les rétablir. Ils ont notamment convenu que les banques devaient augmenter le volume et la qualité de leurs actifs, que des règles plus strictes devaient être imposées aux institutions d’importance systémique (too big to fail) et qu’une surveillance devait désormais être exercée sur les produits dérivés de la finance parallèle (shadow banking).

 

Complexe, mais surtout confrontée à une importante résistance des banquiers et de la droite, la traduction en règles concrètes de ces principes prend beaucoup de temps. Adoptée en 2010 et comptant 2300 pages, la loi américaine Dodd-Frank n’aurait toujours que 40 % du chemin de fait. Pendant ce temps, « les banques qu’on estimait too big to fail, il y a cinq ans, sont encore plus grosses aujourd’hui », se désolait lundi le professeur de la London School of Economics, Richard Portes, dans le Financial Times.

 

« En fait, aucune mesure mise en place depuis la crise financière de 2008 ne change fondamentalement le caractère du système financier international, les motivations qui l’animent et la cupidité qui l’infecte, tonnait dans La Presse, le lendemain, le président de l’Institut sur la gouvernance des organisations publiques et privées, Yvan Allaire. De là viendra la prochaine crise. »

 

La prochaine crise

 

Le grand patron de JPMorgan Chase a déjà raconté s’être fait demander, un jour, par sa fillette, ce qu’était une crise financière, rappelait récemment le Globe and Mail. Jamie Dimon lui aurait répondu : « C’est quelque chose qui se produit tous les 5 à 7 ans. »

 

Ce fatalisme quant à la nature cyclique de la réalité économique est assez répandu.

 

Plusieurs observateurs croyaient avant 2008, et continuent de croire aujourd’hui, que la prochaine crise financière sera provoquée par les produits dérivés et la finance parallèle. On craint que la popularité de ces derniers ne croisse avec le resserrement des règles bancaires.

 

Un autre scénario catastrophe très en vogue, ces jours-ci, est l’éclatement d’une bulle du crédit en Chine ou dans une autre économie émergente. L’un des déclencheurs de cet effondrement pourrait, dit-on, être la fin des politiques monétaires ultra accommodantes aux États-Unis et en Europe et du crédit quasi gratuit.

 

L’ancien président de l’autorité chinoise du secteur bancaire, Liu Mingkang, disait craindre, lui aussi, cette semaine, le resserrement des politiques monétaires de la Fed et de la Banque centrale européenne. Ce n’est pas pour la Chine qu’il s’en fait, cependant, mais plutôt pour les gouvernements européens et leurs banques qui croulent sous les dettes.

 

Le patron de la firme d’investissement PIMCO, Mohamed El-Erian, dénonçait, quant à lui, à la fin du mois dernier, sur le site Project Syndicate, « la passivité » des gouvernements occidentaux devant les immenses défis financiers, économiques et sociaux qui nous occupent depuis 2008. « Vous pouvez bien me prendre pour un angoissé, mais je demeure préoccupé par la façon dont nos systèmes de gouvernance économique ont pris du retard. »

 

« Il n’y a peut-être pas de nouvelle catastrophe à la Lehman Brothers à l’horizon, mais le paysage est parsemé de petites taches qui pourraient en devenir », concluait, la semaine dernière, la revue The Economist. « Cinq ans plus tard, la finance est loin d’être en sécurité. »

2 commentaires
  • Yves Perron - Inscrit 14 septembre 2013 11 h 40

    Les maîtres du monde...

    ...Les vrais maîtres du monde ne vont rien perdre, au contraire, ils sont déjà en train de nous fabriquer une guerre et un endettement fatal pour prendre le contrôle complet annoncé de tous les gouvernements. La dernière crise est loin d'être résorbée...Elle a tout simplement été mise sur les cartes de crédit de nos gouvernements pour pouvoir continuer à en faire une nouvelle que nous ne pourront plus absorber collectivement.

  • Mario Jodoin - Abonné 14 septembre 2013 21 h 16

    Milliers, millions, emploi et taux d'emploi

    « Il manque encore aux États-Unis 337 000 emplois sur les 8,8 millions perdus durant la crise»

    Il y a eu en moyenne plus de 146 millions d'emplois en 2007 et 142,5 en 2012, une différence de 3,5 millions. J'ai donc l'impression qu'il manque un «0» à votre 337 000 emplois.

    En plus, cela permettrait de retrouver le niveau d'emplo de 2007, mais avec une population plus élevée. Le véritable rattrapage serait de retrouver le même taux d'emploi (63,1 %, plutôt que le faible 58,6 % de 2012). Et, pour cela, il manque près de 11 millions d'emplois...