Quelle place pour le pétrole canadien?

Les pétrolières s’intéressent beaucoup au pipeline qui se rend à la raffinerie de Suncor à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les pétrolières s’intéressent beaucoup au pipeline qui se rend à la raffinerie de Suncor à Montréal.

L’Agence internationale de l’énergie a annoncé cette semaine que les États-Unis devraient prendre la première place mondiale des pays producteurs d’or noir d’ici 2020. Cette croissance de la production aux États-Unis pousse l’industrie canadienne de l’énergie fossile et le gouvernement fédéral à chercher de nouveaux débouchés pour la production des sables bitumineux.

Le changement de cap est pour le moins radical. À la fin de la présente décennie, les États-Unis devraient produire au moins 11,1 millions de barils de pétrole par jour, au point de devancer l’Arabie saoudite et la Russie. Tout cela dans un contexte où l’Agence internationale de l’énergie (AIE) prédit que nos voisins du Sud réduiront leur consommation du précieux liquide. De quoi inquiéter l’industrie pétrolière implantée au Canada, qui prévoit une hausse marquée de la production des sables bitumineux.


Le ministre conservateur des Ressources naturelles, Joe Oliver, a d’ailleurs soutenu cette semaine que les prévisions de l’AIE rendent plus que jamais nécessaire la recherche de nouveaux marchés pour le pétrole canadien, essentiellement celui de l’Alberta. « Les États-Unis n’auront plus besoin d’en acheter autant de nous, donc nous ne pourrons plus compter autant sur le marché américain », a-t-il reconnu en réagissant à l’étude de l’AIE.


Les États-Unis importent actuellement quelque 10 millions de barils par jour, dont 30 % proviennent du Canada. Mais ce chiffre devrait diminuer au cours des prochaines années, selon les observateurs. Selon les évaluations disponibles, on estime que les États-Unis devraient avoir réduit leurs importations de 5,5 millions de barils par jour en 2030. Or le rythme d’exploitation des sables bitumineux est en pleine croissance. La production devrait passer de 1,5 million de barils par jour actuellement à 3,5 millions en 2025. L’Association des producteurs pétroliers va même jusqu’à prédire que la production atteindra pas moins de cinq millions de barils quotidiennement en 2030.


Une locomotive


Qui plus est, l’exploitation de cette controversée source d’énergie fossile est une véritable locomotive économique pour une province comme l’Alberta. Une locomotive qui carbure à la croissance perpétuelle et qui a l’oreille d’Ottawa. « Toute l’industrie des sables bitumineux est basée sur une croissance permanente, explique Pierre-Olivier Pineau, expert des politiques énergétiques et professeur à HEC Montréal. En Alberta, par exemple, une partie significative des revenus de la province provient de la vente de nouvelles zones d’exploration. Il y a régulièrement des ventes aux enchères des secteurs ouverts à l’exploration. S’il n’y a pas assez de croissance ou que le marché stagne, c’est grave pour le gouvernement et l’industrie n’aime pas ça. »


M. Pineau ne s’inquiète toutefois pas outre mesure de la réduction annoncée des importations américaines d’or noir. « Ce n’est pas catastrophique, parce que les États-Unis cherchent surtout à réduire leurs importations en provenance du Moyen-Orient et ils considèrent le pétrole canadien comme une production domestique. Ce n’est pas ici qu’ils vont couper en premier. »


De l’Alberta au Québec


Il est néanmoins d’avis que l’industrie doit trouver rapidement de nouveaux débouchés pour sa production de plus en plus imposante. Et selon lui, les pétrolières s’intéressent plus que jamais au pipeline qui passe par le sud de l’Ontario et se rend à la raffinerie de Suncor dans l’est de Montréal. « Le projet le plus réaliste est celui qui passe par le Québec parce qu’il y a peu d’infrastructures à construire », a résumé M. Pineau. La pétrolière Enbridge a d’ailleurs annoncé son intention d’inverser le flux pétrolier dans ce pipeline d’un diamètre de 30 pouces et d’une capacité actuelle d’environ 240 000 barils par jour. L’entreprise compte augmenter le débit à quelque 300 000 barils par jour. Il devrait surtout transporter du pétrole « léger », mais les clients pourront y faire voyager du « pétrole lourd » tiré des sables bitumineux.


Une partie du pétrole pourrait éventuellement être raffinée à Montréal, ou encore aux installations d’Ultramar, près de Québec. Mais M. Pineau estime probable que l’industrie songe à utiliser le pipeline qui part de Montréal pour se rendre à Portland, dans le Maine. Cela permettrait d’amener du pétrole brut jusque dans un port où il pourrait être chargé à bord de pétroliers, souligne Jean-Thomas Bernard, spécialiste de l’économie des ressources naturelles et professeur à l’Université d’Ottawa. De là, le pétrole pourrait être transporté notamment vers les raffineries du sud des États-Unis. Le projet, connu sous le nom de Trailbreaker, aurait pour le moment été mis de côté. Mais l’idée de faire couler du pétrole albertain vers le Québec séduit le ministre Oliver, qui a dit plus tôt cette année qu’il serait « fantastique » d’utiliser le réseau de pipelines qui court sur des centaines de kilomètres dans le sol québécois pour exporter du pétrole albertain vers les États-Unis.

 

Opposition


Mais le projet risque aussi de se heurter à une forte opposition du Québec. L’idée d’amener ici du pétrole tiré des sables bitumineux a été vertement critiquée cette semaine par le ministre du Développement durable et de l’Environnement, Daniel Breton. Une attaque injustifiée, selon Pierre-Olivier Pineau. « Le vrai débat doit porter sur la question de la réduction de la consommation. Mais par ailleurs, certains ne se penchent pas sur l’impact écologique du pétrole que nous importons. Une partie, environ 8 %, vient de l’Angola. Et 28 % provient de l’Algérie. Je ne suis pas convaincu que leurs normes sont meilleures que les nôtres, même si on parle de pétrole des sables bitumineux. Il y a une forme d’hypocrisie dans le fait d’attaquer le pétrole albertain sans se questionner sur l’impact de nos approvisionnements habituels. »


Les pétrolières attendent par ailleurs des décisions pour deux imposants projets qui permettraient d’exporter des millions de barils d’or noir canadien. Celui de TransCanada, Keystone XL, est toujours tributaire de l’approbation de Washington. Ottawa a d’ailleurs demandé la semaine dernière au président Barack Obama de donner le feu vert au controversé projet de 7 milliards de dollars qui permettrait d’exporter 830 000 barils de brut par jour jusqu’aux raffineries du golfe du Mexique.


Quant au projet Northern Gateway, qui devrait permettre d’ouvrir la porte à un marché asiatique en pleine croissance, il doit toujours faire face à une opposition marquée, notamment de la Colombie-Britannique, où accosteraient les énormes pétroliers. Mais, en définitive, dit Jean-Thomas Bernard, le client visé a de quoi mettre en appétit l’industrie de l’énergie fossile : la Chine. Et ce poids lourd économique mondial ne risque pas de lever le nez sur un tel approvisionnement en pétrole, sables bitumineux ou non.

2 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 17 novembre 2012 13 h 52

    Et les conséquences sur le climat?

    L'AIE prévoit une hausse importante de la disponibilité du pétrole et du gaz non seulement en Amérique du Nord mais à l'échelle de la planète. Cela risque fort d'augmenter les émissions de GES et l'impact sur le climat.

    • David Larouche - Inscrit 18 novembre 2012 16 h 54

      On s'en fou de notre rang mondiale, on veut justement le diminuer, pas l'augenter? Wow, quel belle époque... J'ai hônte.