Enerkem - L'art de valoriser les déchets ultimes

Vincent Chornet: «En l’espace de deux minutes, on convertit le déchet ultime en gaz.»<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Vincent Chornet: «En l’espace de deux minutes, on convertit le déchet ultime en gaz.»

Enerkem, une entreprise dont l'existence découle de la vision et du travail scientifique d'Esteban Chornet, un chercheur de l'Université de Sherbrooke, propose rien de moins que de «remettre la poubelle dans l'auto, parce que les déchets sont le nouveau pétrole». C'est son fils, Vincent Chornet, président et chef de la direction de l'entreprise, qui le dit, et il est loin d'être le seul à penser ainsi. Enerkem a été classée cette année au 42e rang des 50 compagnies les plus innovatrices au monde. Le magazine Fast Company en est arrivé à cette conclusion après avoir observé des milliers d'entreprises. Qui arrive aux premiers rangs? Apple, Twitter et Facebook! C'est tout dire la signification d'une 42e position.

Dans la sous-catégorie de l'énergie, Enerkem se situe au deuxième rang, derrière SolarCity, leader dans les panneaux solaires aux États-Unis. Pourquoi Enerkem a-t-elle retenu l'attention de Fast Company? «Pour avoir trouvé le pouvoir caché des déchets. Son système thermo-chimique a comme propriété d'utiliser la pression, des produits chimiques et 800 degrés de chaleur pour recycler 15 différentes sortes de déchets en électricité renouvelable, en matières premières pour la pétrochimie et en éthanol pour les autos», explique le magazine.

En fait, l'expertise d'Enerkem se singularise par le fait qu'elle utilise essentiellement «les déchets ultimes», c'est-à-dire ce qui jusqu'à maintenant n'était pas recyclable. Déjà, dans la boîte bleue ou verte qu'on dépose à la rue, on met le papier, le carton, le verre et les boîtes de conserve vides. Dans la poubelle, on jette les restes de table ou tout ce qui peut être transformé en compost, environ la moitié de tous les déchets. Mais on jette aussi des choses qui sont recyclables, comme des métaux et du plastique, et des choses qui jusqu'à maintenant n'étaient pas recyclables, comme des chaussures, des matelas, des débris de construction, etc. Enerkem utilise cette dernière matière pour produire un gaz synthétique comprenant du CO2 et de l'hydrogène. Ce gaz est ensuite nettoyé et conditionné. «On en fait un gaz aussi propre et aussi riche que le gaz naturel. En l'espace de deux minutes, on convertit le déchet ultime en gaz», explique M. Chornet. Ce gaz est par la suite transformé en méthanol, puis en éthanol.

D'origine espagnole, Esteban Chornet était venu faire un doctorat en chimie aux États-Unis, mais son épouse, une Catalane ayant grandi en Afrique francophone, voulait vivre dans un pays où l'on parlait français. Les applications de son mari ont trouvé un écho chez Bernard Coupal, qui enseignait à l'Université de Sherbrooke et qui allait devenir un personnage important dans le développement du capital de risque au Québec.

«Mon père s'intéressait à tout ce qui concernait la conversion de la biomasse et faisait des études sur les procédés thermo-chimiques. Il avait en plus un intérêt pour l'entrepreneuriat, son père ayant été propriétaire de scieries en Espagne, de sorte que dans les années 1980 il a voulu sortir de son laboratoire», raconte Viencent Chornet. Cela a entraîné la création en 1993 de Kemestrie, une société qui a engendré en 10 ans la naissance de quatre petites entreprises, dont Enerkem.

Pour sa part, Vincent Chornet, qui a vraiment hérité de la fibre d'entrepreneur de son grand-père, a fait des études à HEC Montréal. Après un séjour à la Banque Laurentienne où il s'occupait de prêts industriels, il arrive en 2000 chez Kemestrie. Deux ans plus tard, l'idée de lancer Enerkem Technologies se concrétise avec un investissement de 6 millions provenant du Fonds de solidarité FTQ et d'Innovatech. «J'ai été le premier employé d'Enerkem. Entre 2003 et 2006, on a installé une usine-pilote à Sherbrooke et formé une équipe d'une douzaine de personnes, lesquelles constituent encore le noyau technique de l'entreprise. En 2006, le pétrole se vendait 15 $ le baril, mais nous avions une vision qu'il y aurait éventuellement un alignement de certaines forces, soit des prix très élevés pour le pétrole et des réglementations claires concernant le gaz à effet de serre. Ce monde a commencé à surgir en 2006.»

En conséquence, il y a eu une plus grande ouverture des milieux financiers à l'égard de l'énergie verte. En outre, l'usine-pilote de Sherbrooke montrait des résultats intéressants. Bref, Enerkem est tombé dans l'oeil d'importants fonds américains. RHO Ventures, Braemar Energy Ventures et Waste Management, lequel est le plus gros gestionnaire de déchets en Amérique du Nord, engageaient 75 millions de dollars. Le président George W. Bush a par ailleurs fait adopter une loi obligeant les raffineurs à mettre dans leur essence 5 % d'éthanol. Comme cela pouvait entraîner un détournement de la production de maïs-grain de son marché alimentaire traditionnel, la réglementation précise que, sur la production de 36 milliards de gallons d'éthanol d'ici 2022, il y a une part de 16 milliards de gallons qui doit provenir de l'éthanol de deuxième génération, soit l'éthanol cellulosique, ce qui représente pour la prochaine décennie un marché de 50 milliards aux États-Unis seulement.

La technologie

Encore faut-il avoir une technologie pour produire ce carburant de deuxième génération. «Mon père avait vu venir ce besoin dans les années 1970. Il y a présentement une cinquantaine de compagnies technologiques qui se disputent ce marché. Je pense qu'on est parmi les cinq entreprises les plus avancées, celles qui ont passé l'étape de l'expérimentation et qui ont des contrats avec des municipalités et des raffineurs», fait valoir M. Chornet.

En plus de son usine-pilote, Enerkem s'est dotée à Westbury, tout près de Sherbrooke, d'une usine de démonstration commerciale qui commence d'ailleurs à générer des revenus. Une toute nouvelle est en chantier à Edmonton, dont les activités commenceront au tournant de 2012. Une autre usine sera ouverte ensuite à Pontotoc, au Mississippi. Tous les neuf mois, une autre usine s'ajoutera. Pourquoi neuf mois? Parce que c'est le temps qu'il faut à la firme de sous-traitance en Alabama qui a le contrat de construire les modules, lesquels sont ensuite assemblés sur leur emplacement final, c'est-à-dire pas très loin des clients raffineurs ni des lieux où il y a des fournisseurs fiables et stables de déchets. La conception et la construction de ces usines sont des éléments technologiques importants d'Enerkem. Par exemple, à Edmonton, Enerkem a une entente ferme de 25 ans avec la municipalité permettant la conversion en 10 millions de gallons d'éthanol de 100 000 tonnes par année de déchets ultimes solides et triés.

Comme le Canada et le Québec ont aussi adopté la norme de 5 % d'éthanol dans les essences, Enerkem entend bien sûr exploiter ces marchés. «Des discussions sont en cours avec des groupes au Québec. On espère faire une annonce prochainement», avance prudemment M. Chornet. Au Québec, les besoins en éthanol seront de

450 millions de litres par année et il n'y a actuellement qu'une seule usine, celle de Varennes, qui produit 150 millions de tonnes à partir de maïs-grain. M. Chornet confie par ailleurs qu'il participe actuellement à «une nouvelle ronde de financement avec le Crédit suisse et [qu'il] espère annoncer un investissement majeur de la compagnie». De toute évidence, les perspectives de croissance sont considérables. Enerkem a déjà en main des contributions gouvernementales (subventions et garanties de prêts) pour une valeur de 230 millions. À Washington, les secrétariats d'État de l'Énergie et de l'Agriculture ont contribué à hauteur de 150 millions. En fait, Enerkem prévoit déjà avoir besoin de 500 millions en investissements pour sa croissance et dit avoir des projets qui totalisent 1 milliard.

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Collaborateur du Devoir