Entre le poulain et l’âne gris

«Les âneries» est avant tout une ode au jeu.
Photo: Denis Martin «Les âneries» est avant tout une ode au jeu.

Le festival Petits bonheurs, qui se tiendra jusqu’au 15 mai, bat son plein depuis vendredi. Parmi les nombreuses activités proposées, plusieurs pièces de théâtre permettent aux enfants de découvrir la magie du 6e art. Entre les conséquences de la désobéissance présentées dans Les âneries jusqu’au voyage initiatique d’un petit poulain rouge qui découvre les saisons, on assiste, émus, aux réflexions existentielles d’un enfant dans Racines.

Métamorphose

 

Dans un décor chaleureux, un soir d’été où les phragmites accueillent les dernières lueurs du soir, trois personnages — Marie-Ève Trudel, Albane Sophia Château et Véronique Lafleur — à l’œil malicieux s’amusent, puis décident de saccager le décor. Si quelques remords les effleurent, les trois s’endorment pourtant sans problème jusqu’au lendemain matin, où ils se voient affublés d’oreilles d’âne. Puis, bientôt, d’une queue et d’une tête complète. Cette métamorphose s’accompagne de réflexions autour de leur nouvel état animal, notamment sur le besoin de mâchouiller ou encore sur l’éveil des sens qui prend le dessus sur l’importance des mots. Tout juste produit par Cabane théâtre et écrite par Anne-Sophie Tougas, Les âneries est avant tout une ode au jeu. Mais aussi une réflexion sur le rapport au monde, à soi, aux attitudes. Malgré ces quelques qualités, les comédiens ont dû composer avec un imprévu. La COVID-19 s’étant infiltrée dans l’équipe, Véronique Lafleur — en remplacement de Jod Léveillé-Bernard — a dû prendre le rôle au pied levé offrant au final un spectacle en rodage. Lutrins, manque de fluidité et de naturel ont nui à cette présentation. Mis à part ce désavantage, le récit reste parfois incohérent. Il peut être difficile de suivre le fil qui unit l’ancienne et la nouvelle vie des personnages en raison, notamment, d’une surabondance de jeux de mots entourant leur nouvel état qui demande une attention soutenue et des référents que n’avaient pas les petits dans la salle. Mention spéciale à Véronique Lafleur qui a visiblement fait tout son possible pour se fondre à cette présentation.

Voyage initiatique

 

« Il y aura un poulain rouge sur la scène », annonce une fillette à sa petite sœur assise dans la salle. « Oh ! Un poulain rouge ? ! Hahahaha ! » s’exclame cette dernière. « Un poulain, c’est le bébé du cheval », conclut avec sérieux la grande sœur. Cet intérêt n’a pas cessé depuis la première apparition du fameux équidé jusqu’à la finale où les enfants ont ovationné ces Saisons du poulain, une adaptation par Irina Niculescu du texte de Vladimir Simon créé en 1977, et présenté ici par le Théâtre de l’œil. Dans une mise en scène qui éveille la curiosité des enfants, Les saisons du poulain est un voyage initiatique entrepris par le jeune équidé qui décide de quitter ses parents pour découvrir le vaste monde. Il traverse ainsi les saisons — introduites par un maître de cérémonie, Pierre-Louis Renaud en habile et sensible conteur — et fait la rencontre de plusieurs personnages. Un lapin, un loup, un aigle, un serpent, chacun lui permettant de découvrir le bon et le mauvais côté des choses. Le travail des marionnettistes (Jean Cummings, Myriame Larose et Graham Soul) et des créateurs de marionnettes (Mioara Buescu et John Lewandowski) est impressionnant d’habileté. À un point tel qu’une fillette a demandé à sa mère si on voyait là de vrais chevaux. Théâtre d’ombres, musique, éclairage, décor, à la fois épuré et évocateur de l’ambiance et des lieux traversés par le poulain, et marionnettes raffinées font de ce spectacle un chef-d’œuvre artistique. Rien de moins.

Réflexion existentielle

 

Accueillis par la comédienne et danseuse Zoé Delsalle, les petits sont invités à se déchausser, puis à la suivre, et se rendre dans son antre, un espace feutré, calme, rappelant une forêt, un refuge invitant. De là, la comédienne s’allonge sur le sol, se laisse bercer, comme un bébé dans le ventre de sa mère, au gré des respirations de cette dernière. Et une narration s’amorce, en voix off. Un enfant s’adresse à sa mère et prend conscience de la distance qui les sépare de plus en plus. « Comment peux-tu oublier que je suis tout pour toi ? » Ces questions mènent vers un apprentissage de soi, une quête d’identité perceptible dans, ce « vertige de trouver qui [il est] » jusqu’à cette finale où « poussé par [ses] racines, [il] avance dans la forêt des possibles ». Racines, toute nouvelle coproduction de La Minoterie et des Petits bonheurs, offre un véritable apaisement pour l’œil et tous les sens. Le texte poétique d’Élie Marchand ajoute à cette douceur bien présente dans sa mise en scène épurée. Seul objet sur scène, une vidéocassette qui se déconstruit tout au long de la traversée du petit, se défait, s’ouvre, dévoile sa bande magnétique, source inépuisable. Le texte est gorgé de petites phrases, de « bras de forêt boréale », qui faute d’être comprises par les enfants, seront senties et c’est bien là l’essence de la poésie. Une expérience apaisante pendant laquelle nous aurions pu entendre une mouche voler. Fameux.

 

Les âneries
★★ ​1/2

Texte, mise en scène et décors : Anne-Sophie Tougas. À la Maison de la culture Maisonneuve, les 6 et 7 mai.
 

Les saisons du poulain
★★★★ ​1/2

Texte : Vladimir Simon. Adaptation et mise en scène : Irina Niculescu. Au collège de Maisonneuve, le 6 mai.

Racines

★★★★

Texte et mise en scène en scène : Élie Marchand. À la Maison de la culture Maisonneuve.

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