Mikhaïl Ahooja et Alex Bergeron, agents provocateurs

Aux yeux de Mikhaïl Ahooja et d’Alex Bergeron, le mouvement de boycottage des artistes russes né en réponse aux attaques subies par le peuple ukrainien constitue clairement une dérive.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Aux yeux de Mikhaïl Ahooja et d’Alex Bergeron, le mouvement de boycottage des artistes russes né en réponse aux attaques subies par le peuple ukrainien constitue clairement une dérive.

S’il est un dramaturge dont les œuvres sont inlassablement présentées sur nos scènes, c’est bien Anton Tchekhov (1860-1904). Après Platonov, revue et corrigée par Angela Konrad au Prospero, et Les trois sœurs, revisitée par René Richard Cyr au TNM (la webdiffusion est accessible jusqu’au 30 juin), voilà que deux pièces inspirées des thèmes et des personnages de l’auteur russe prennent l’affiche en même temps dans la métropole. On a rencontré les comédiens Mikhaïl Ahooja, 35 ans, et Alex Bergeron, 30 ans, qui occupent des rôles tout à fait comparables.

Au théâtre du Nouveau Monde (TNM), Mikhaïl Ahooja retrouve Serge Denoncourt, qui l’a maintes fois dirigé, pour prendre part à la création de la plus récente pièce de Michel Tremblay : Cher Tchekhov. « C’est une manière pour Tremblay de rendre hommage à son auteur préféré, explique le comédien. Cela dit, je pense que tous les gens de théâtre sont fascinés par Tchekhov. C’est une écriture sans pareil, où il n’est question de rien, où rien n’est explicitement nommé, mais où en même temps tous les sujets sont abordés. C’est ce mystère-là qui fait qu’on revient sans cesse à Tchekhov, qu’il est possible d’en livrer des interprétations très différentes et souvent convaincantes. »

Au théâtre du Rideau vert, Alex Bergeron travaille sous la direction de Marc St-Martin dans une version québécoise de Vania et Sonia et Macha et Spike, une pièce de l’Américain Christopher Durang créée en 2012. « À partir des protagonistes de l’auteur russe, Durang orchestre une comédie tout à fait contemporaine, explique l’acteur. Le mystère tchékhovien dont Mikhaïl parle, il réside également, selon moi, dans le regard ambigu que le dramaturge pose sur ses personnages. Est-ce qu’il est sensible à leur souffrance ou est-ce qu’il se moque d’eux ? Ce caractère équivoque, mais aussi ce qu’on appelle volontiers le ton tchékhovien, cette fameuse apathie, Durang s’empare de tout ça avec beaucoup d’habileté. »

Dans les deux pièces, conformément à la tradition tchékhovienne, le théâtre s’invite dans le théâtre. Chaque fois, une comédienne vedette, aînée de la famille, est de retour dans le décor de sa jeunesse, pour le meilleur et pour le pire. Dans la pièce de Tremblay, c’est Claire (Anne-Marie Cadieux), issue d’une fratrie entièrement dévouée à la scène, qui apparaît à l’ombre d’une demeure centenaire à Vaudreuil. Dans celle de Durang, dont l’action a été transposée au Québec, c’est Macha (Sylvie Léonard) qui daigne rendre visite à sa sœur et à son frère dans la maison de leur enfance, située dans une région qui pourrait fort bien être les Cantons-de-l’Est. On dit souvent qu’il y a quelque chose de très québécois dans la manière dont les personnages de Tchekhov contemplent leurs destins sans débouchés. Dans les deux relectures qui nous occupent, ça semble plus vrai que jamais.

Fauteurs de troubles

 

Mikhaïl Ahooja et Alex Bergeron incarnent des personnages extérieurs au clan, ceux qui dérangent et troublent, ceux qui provoquent des changements et bousculent l’ordre établi. Ahooja est Christian, le critique de théâtre qui arrive au bras de Claire comme un cheveu sur la soupe. « C’est très agréable à jouer, explique le comédien, parce que ma fonction est claire. Mon rôle dans la dynamique familiale est sans ambiguïté. Ma seule présence fait grincer des dents tout le monde. Christian est un catalyseur qui va faire en sorte que ça éclate et que le linge sale soit lavé en famille. » 

C’est très agréable à jouer, parce que ma fonction est claire. Mon rôle dans la dynamique familiale est sans ambiguïté. Ma seule présence fait grincer des dents tout le monde. Christian est un catalyseur qui va faire en sorte que ça éclate et que le linge sale soit lavé en famille.

Il faut savoir que le personnage de l’auteur, Benoit (Henri Chassé), est en panne d’écriture depuis qu’il a été éreinté par une critique signée par Christian trois ans auparavant. « Le nœud de la pièce, explique Ahooja, c’est la remise en question d’un auteur vieillissant. Ai-je donné le meilleur de moi-même ? Suis-je encore pertinent ? Les gens veulent-ils encore écouter ce que j’ai à dire ? Suis-je dépassé par la jeunesse ? Dois-je arrêter ? Dois-je abdiquer ? Si oui, qu’est-ce que je vais faire, je ne sais rien faire d’autre ? »

Alex Bergeron est Spike, l’amant de Macha, un chien dans un jeu de quilles, celui qui est toujours prêt à provoquer, notamment en exposant son corps d’Apollon. « Il ne comprend rien à ce qui se trame, explique le comédien à propos de son personnage. Il n’écoute pas les autres, il fait sans cesse une mauvaise lecture de la situation, il est constamment en décalage avec le reste de la bande. Mais il est sans malice aucune. Alors qu’il est dans une famille où tout le monde est dans la retenue et la dissimulation, il est incapable de cacher quoi que ce soit, il nomme tout, il dit tout, il montre tout. »

Christopher Durang s’assure ainsi de décocher quelques flèches au sacro-saint rêve américain. « Spike est un jeune acteur qui rêve de percer à Hollywood, précise Bergeron. S’il est en couple avec Macha, c’est parce que son statut de vedette de cinéma pourrait lui ouvrir des portes. Il n’est pas vraiment profiteur, plutôt en phase avec son époque, conscient du fonctionnement de la machine. C’est également afin de réussir à Hollywood qu’il a changé son nom pour Spike. Son agent trouvait que Vlad, ça ne sonnait pas bien, probablement trop russe. »

Jeter le bébé avec l’eau du bain

Aux yeux des deux comédiens, le mouvement de boycottage des artistes russes né en réponse aux attaques subies par le peuple ukrainien constitue clairement une dérive. « On ne va pas mettre Tchaïkovski, Rachmaninov et Prokofiev à l’index, s’exclame Alex Bergeron. Ce sont des chefs-d’œuvre, on ne va pas s’empêcher de les écouter, de les jouer, de les lire ou de les interpréter. Les pays en crise ont toujours engendré des œuvres fortes, on aurait tort de s’en détourner. »

Quant à Mikhaïl Ahooja, il avoue que la question a été abordée en salle de répétition. « On monte une pièce de Michel Tremblay, pas une pièce de Tchekhov, mais elle contient certainement une déclaration d’amour à l’auteur russe, un hommage évident. Je pense qu’on aurait tort de jeter le bébé avec l’eau du bain. Les Russes ne sont pas tous des méchants. Exclure les artistes et les athlètes russes, à mon sens, c’est un recul, un moyen d’envenimer la situation, une sorte de nouvelle guerre froide. »

« Par les temps qui courent, estime Bergeron, il y a une forte tendance à faire table rase de ceci et de cela, un phénomène que je trouve inquiétant. Après la Seconde Guerre mondiale, la juive allemande Hannah Arendt s’opposait au boycottage du peuple allemand, considérant que la seule manière d’empêcher que l’histoire se répète était d’avoir recours à l’éducation. Entre la culture allemande et le nazisme, il ne faut pas faire d’amalgame. La culture de l’effacement, c’est dangereux. On ne peut pas décider que les Russes n’existent pas. Le faire, c’est donner des arguments à ceux et à celles qui croient que l’Occident souhaite rallier la planète entière contre la Russie. »

Cher Tchekhov

Texte : Michel Tremblay. Mise en scène : Serge Denoncourt. Au TNM du 3 au 28 mai.

Vania et Sonia et Macha et Spike

Texte : Christopher Durang. Traduction : Maryse Warda. Mise en scène : Marc St-Martin. Au Rideau vert du 3 mai au 4 juin.

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