Quand le don entre en scène

André Lavoie
Collaboration spéciale
L’auteur Jean-Philippe Baril Guérard lors d’un laboratoire de création de Manuel de la vie sauvage au théâtre Jean-Duceppe, en mars 2021
Photo: Danny Taillon L’auteur Jean-Philippe Baril Guérard lors d’un laboratoire de création de Manuel de la vie sauvage au théâtre Jean-Duceppe, en mars 2021

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Si les Québécois se montrent généreux face aux catastrophes naturelles ou humanitaires et qu’ils sont prêts à délier les cordons de leur bourse pour financer la recherche en santé, notamment, ils n’ont pas forcément le réflexe de faire de même pour soutenir le monde du théâtre. Devant ce constat, le milieu se mobilise et invite le public à s’investir… autrement.

L'annonce de la mise sur pause du Québec en mars 2020 aura permis aux directions des compagnies théâtrales de sentir une vague d’affection de la part du public, comme en témoigne Valérie Archambault, responsable du financement privé et philanthropique au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Pour elle, « le mouvement Billet solidaire [transformer en don le coût du billet d’un spectacle annulé], ce grand élan de générosité, aura permis d’entamer une discussion avec les spectateurs, qui, s’ils étaient souvent des fidèles, n’étaient pas nécessairement des donateurs ».

Il faut en effet démolir certains mythes, ajoute David Laurin, codirecteur artistique chez Duceppe. « Les gens pensent que nous sommes très subventionnés, déplore-t-il, alors que, dans notre budget global, les subventions ne représentent qu’environ 20 % et qu’elles servent principalement à réduire le prix du billet. Ça explique pourquoi un billet de théâtre peut coûter 150 $ à New York et 35 $ ici. Nos initiatives pour chercher de nouveaux publics, en allant dans les écoles, en offrant des laboratoires de création ou des résidences d’écriture, peuvent être soutenues par les dons des particuliers. »

25 %

C’est le pourcentage de crédit d’impôt que peut recevoir un citoyen qui effectue un premier don dans le secteur culturel à partir de 5000 $.

Le milieu du théâtre et le Conseil québécois du théâtre (CQT) travaillent ainsi depuis plusieurs mois à la conception d’une initiative commune qui permettra de mobiliser le public. Le résultat de cette concertation sera d’ailleurs rendu public dans les prochaines semaines.

Si la sensibilisation du public afin de susciter une adhésion plus grande en espèces sonnantes et trébuchantes est nécessaire, c’est que « 99 % des spectateurs n’ont pas idée de ce qu’est un laboratoire de création », souligne M. Laurin, qui est également comédien et danseur.

Cette sensibilisation devrait toutefois également porter sur les incitatifs fiscaux, croit Céline Marcotte, directrice générale du Théâtre du Rideau vert. En effet, un citoyen qui effectue un premier don dans le secteur culturel peut recevoir un crédit d’impôt de 25 % à partir de 5000 $. « C’est très bien, note-t-elle, mais pour certains théâtres, un premier don de 2500 $ serait tout à fait en phase avec leurs besoins. » Alors, pourquoi placer la barre si haut ?

Une fidélisation à réinventer

À une époque maintenant lointaine, le Théâtre Duceppe pouvait se targuer de compter jusqu’à 20 000 abonnés. Ce système, qui permettait au public d’obtenir les meilleures places à un prix avantageux, était aussi à l’avantage des compagnies, qui bénéficiaient ainsi d’intéressantes liquidités avant leur début de saison.

Ce modèle ne tient plus et déclinait déjà bien avant la pandémie. Deux ans de confinement, de spectacles annulés et de consommation excessive de cinéma maison ont creusé l’écart, de même qu’un nouveau comportement chez les spectateurs : l’achat à la dernière minute.

Les abonnés n’ont pas tous disparu, loin de là, « même si une partie de la clientèle a été échaudée [au cours des deux dernières années] », reconnaît Marlène Morin, coordonnatrice de l’Association des diffuseurs spécialisés en théâtre. Celle qui possède une connaissance fine du milieu constate depuis un moment les changements démographiques et sociologiques qui forcent les compagnies à revoir leurs modèles de fidélisation. « Les gens âgés de moins de 45 ans ont moins l’habitude de l’abonnement, mais ils s’intéressent à tout, et plusieurs études le démontrent. Ils mélangent les disciplines, de la danse au cirque par exemple, et ne sont pas attachés à un seul lieu », souligne celle qui voit dans cette tendance des aspects positifs.

À l’heure d’une inflation galopante, le public aurait-il tout à coup peur des prix ? La coordonnatrice n’en croit rien. « Personne n’hésite à payer 140 $ pour aller au Centre Bell. De façon générale, le prix du billet n’est pas un frein. Quand le Festival TransAmériques lance sa billetterie, les amateurs sont prêts à débourser 90 $ pour le spectacle d’une compagnie italienne ou chinoise parce que c’est leur seule chance de voir ce spectacle ; il y a un rapport qualité-prix. » Et la beauté du théâtre, peu importe l’origine de ses artisans, réside aussi dans son caractère éphémère.

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