Le théâtre numérique, ou comment voir au-delà de la webdiffusion

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
Le spectacle Bluff utilise la téléprésence pour rassembler trois comédiens dans trois villes différentes.
Photo: Andrée-Anne Laroche Le spectacle Bluff utilise la téléprésence pour rassembler trois comédiens dans trois villes différentes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Avec la pandémie, les théâtres se sont tournés vers la webdiffusion de leurs spectacles par pure nécessité. Maintenant que les spectateurs retournent dans les salles, la webdiffusion a-t-elle un avenir ? Et si ce n’était qu’un éveil aux multiples possibilités qu’offre le numérique ?

« Pendant la pandémie, on a tellement martelé “numérique” que c’en est devenu irritant. Ça en a effrayé plusieurs », observe Mireille Camier, metteuse en scène et membre du comité numérique du Conseil québécois du théâtre (CQT). Mais n’ayez crainte : si la pandémie a mis en relief le retard numérique du milieu culturel, « la sorte de webdiffusion qu’on a vue durant la pandémie en était une d’urgence », nuance Véronick Raymond, comédienne, autrice, metteuse en scène et membre du comité numérique du CQT. Une chose est sûre : la crise a accéléré l’expérimentation, et rendu visibles plusieurs outils.

Des langages à développer

Si la simple captation en 2D d’un spectacle en salle vient avec certaines limites, la webdiffusion a permis au public de partout de voir des pièces durant la pandémie. Mais les technologies offrent d’autres possibilités, que ce soit pour la diffusion, la médiation ou la création. Le video mapping permet par exemple de projeter des images sur des volumes ou des structures. « Ça permet des expériences multidisciplinaires, comme des spectacles où le spectateur n’est pas face au comédien, mais se promène dans un parcours », suggère Mme Raymond.

Certaines technologies sont des outils de création à part entière : « La téléprésence, ce n’est pas la même chose que la webdiffusion », insiste Mme Camier. Celle-ci a d’ailleurs utilisé la téléprésence pour son spectacle Bluff, où trois acteurs jouaient devant trois publics, dans trois villes différentes. « Je voulais réunir plusieurs groupes pour leur faire vivre une expérience immersive, et créer des liens », raconte-t-elle.

Redéfinir la géographie culturelle

 

Ce spectacle a été rendu possible grâce à l’accompagnement de la Société des arts technologiques (SAT), qui est derrière Scenic, un projet né bien avant la pandémie. « Scenic, c’est un logiciel, des stations scéniques et une plateforme en ligne », résume Claire Paillon, directrice de la valorisation de la recherche à la SAT. Le logiciel permet d’envoyer un nombre infini de flux audio et vidéo de haute qualité ; les stations sont le dispositif idéal pour l’utiliser.

Photo: Max-Pol Proulx

Grâce à une subvention du Plan culturel numérique du Québec du ministère de la Culture et des Communications, une vingtaine de salles ont pu être équipées, de Rouyn-Noranda à Rimouski, en passant par Sherbrooke et Saint-Camille.

« C’est une façon de créer des liens sur le territoire sans se déplacer », croit Mme Camier.

« La mission de la SAT, c’est de mettre la technologie au service des arts, entre autres par la connexion à distance », rappelle Mme Paillon. Lancée le 24 mars, la plateforme Web complète l’écosystème, en donnant visibilité et soutien aux créateurs, en plus de documenter les projets.

Si les technologies ne remplaceront jamais la communion en salle, « c’est une façon de découvrir du théâtre d’une autre façon », estime Mme Camier. Ces nouvelles œuvres, qui existent en parallèle à celles en salle, sont particulièrement utiles dans certains contextes, comme pour faire découvrir le théâtre dans les classes.

Prometteur, ce foisonnement technologique fait toutefois face à des enjeux de taille : « il y a un énorme clivage de cachets entre les artistes de la scène et ceux du numérique », souligne Mme Raymond. Les artistes de la scène, qui étaient déjà en mode survie avant la pandémie, n’ont pas toujours le luxe du temps pour explorer ou se former à ces technologies. « Il va falloir créer des espaces de rencontre et un soutien financier pour développer ces compétences », conclut-elle.

Pour du théâtre plus visible en ligne

Le théâtre a beaucoup de rattrapage à faire pour être plus visible en ligne. « D’emblée, le théâtre est un art éphémère, mais sa trace numérique est très pâle », remarque Véronick Raymond. Le public doit trouver ce qu’il cherche, mais « ce n’est pas [seulement] une question de marketing, on veut faire exister le théâtre au-delà des quatre murs, qu’il existe dans la tête des gens », précise-t-elle.

En plus d’être plus présent, il faut bien structurer les données, pour que les « robots » les trouvent. Des outils doivent être mis en place en consultation avec tout le milieu, pour mieux structurer les données, un peu à l’image des bibliothèques qui ont des standards mondiaux pour la façon de cataloguer un livre. « On voudrait que notre référencement soit aussi bon que celui des recettes de Ricardo ! » ajoute Mireille Camier.

Le comité numérique du CQT joue un rôle important dans ce processus, en facilitant le dialogue entre les membres de tout horizon. « La grande question est : qui chapeaute, qui décide ? On doit aussi être prudent avec certaines données, comme celles de la billetterie, qui contiennent des informations sensibles », met en garde Mme Camier.



À voir en vidéo