La relève théâtrale entre mobilisation et exode des talents

Flavie Boivin-Côté
Collaboration spéciale
La pièce Le principe d’Archimède, présentée sur la scène du théâtre Prospero à l’automne 2019. Sur la photo, on aperçoit les comédiens Lucien Abbondanza-Bergeron et Daniel D’Amours.
Photo: Marie-Andrée Lemire La pièce Le principe d’Archimède, présentée sur la scène du théâtre Prospero à l’automne 2019. Sur la photo, on aperçoit les comédiens Lucien Abbondanza-Bergeron et Daniel D’Amours.

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Kariane Héroux-Danis est comédienne, productrice et cofondatrice de la compagnie Théâtre à l’eau froide. Elle fait aujourd’hui partie de la Table de concertation de la relève du Conseil québécois du théâtre (CQT), qui vise à lancer différents projets de mentorat et d’intégration au milieu de travail afin de soutenir la relève.

Pour la jeune artiste, les conditions de travail de ses jeunes collègues sont devenues un véritable cheval de bataille. « J’ai vu énormément de gens très talentueux faire des changements de carrière durant la pandémie. Ça m’a fait réaliser à quel point notre milieu est fragile. Ce n’est pas normal que notre carrière soit remise en cause à chaque battement, à chaque temps mort », se scandalise-t-elle.

L’exode des talents est véritablement un problème dans le milieu théâtral québécois, particulièrement depuis les deux dernières années. « Les écoles forment trop d’acteurs pour notre écosystème, croit le comédien et enseignant en théâtre, Marc-André Thibault. Les compagnies manquent d’argent et de ressources pour pouvoir accueillir plus de gens. C’était déjà le cas bien avant la pandémie. »

Selon Mme Héroux-Danis, environ 178 étudiants seraient sortis des écoles de théâtre dans les deux dernières années, et c’est précisément pour eux que la jeune artiste a décidé de s’impliquer au sein du CQT. « Je ne compte plus le nombre de fois où on m’a dit “Je fais un épuisement professionnel. Je ne suis plus capable”, raconte-t-elle. C’est une charge mentale et physique énorme qui repose très souvent sur les épaules des interprètes. Au CQT, on essaie de trouver des solutions pour que la sortie des écoles des cohortes pandémiques soit plus douce. »

Points de suture

 

Marc-André Thibault enseigne depuis maintenant trois ans dans le programme d’interprétation théâtrale de l’École de théâtre professionnel du collège Lionel-Groulx. Le comédien, aussi fondateur de la compagnie Théâtre Bistouri, a constaté à quel point la désolation était grande chez les diplômés, qui n’ont pas encore pu montrer le fruit de leurs trois années de travail devant un public, et n’auront pas eu l’occasion de faire du réseautage. Il met alors sur pied l’initiative Points de suture.

« Je me suis servi de mes contacts et j’ai demandé à différentes compagnies bien établies d’accueillir des étudiants observateurs en salle lors des répétitions. En un an, plus de 65 jumelages ont été réalisés. Ceux-ci ont ouvert la porte à plusieurs occasions d’auditions pour les étudiants », explique l’enseignant.

Une initiative pour laquelle Kariane Héroux-Danis ne tarit pas d’éloges.

« Ce qui est formidable, c’est que ça vient contourner une certaine consanguinité dans le milieu culturel, note-t-elle. Les gens ont tendance à travailler avec des gens qu’ils connaissent déjà et ça rend les choses très difficiles pour ceux qui commencent. Avec Points de suture, il y a de nouveaux mélanges qui se créent, du contact humain et plein de rencontres inusitées et formatrices qui ne seraient pas arrivées autrement. »

Les deux artistes mentionnent d’ailleurs que d’importants théâtres montréalais comme le Théâtre Denise-Pelletier ou La Licorne ont mis sur pied, eux aussi, des programmes de stages et de mentorat visant spécialement les comédiens de la relève. Le Théâtre Denise-Pelletier a notamment lancé, à l’été 2020, son programme de stage intitulé Le groupe des six, qui se poursuivra à l’été 2022 en accueillant six finissants des écoles de théâtre dans les programmes d’interprétation, de production, d’écriture dramatique, de mise en scène et de scénographie.

Une relève qui se mobilise

 

Alex Trahan est sorti de l’école de théâtre il y a maintenant neuf ans et se considère comme faisant partie de ce qu’il nomme affectueusement « la vieille relève ». Le jeune comédien, cofondateur de la compagnie La Fratrie, juge être en bonne position pour faire le pont entre les comédiens établis et les comédiens qui débutent.

C’est en parlant avec ses collègues que l’artiste a eu l’idée de mettre sur pied un espace sécuritaire destiné aux comédiens de la relève afin que ces derniers puissent parler de leurs craintes et de leurs défis dans le milieu. La Jasette de la relève théâtrale a été un grand succès auprès de la nouvelle génération de comédiens et a même donné le coup d’envoi à la création de la Table de la relève du CQT.

Alex Trahan voit son initiative comme le début d’une importante prise de parole : « On aimerait créer un manifeste, un cri du cœur de la relève, révèle-t-il. Nous avons besoin d’être entendus et nous avons besoin de dire ce qui nous fait rêver pour la suite. Il faut qu’on nous entende, qu’on nous accueille et qu’on puisse faire notre place. »

« La relève, c’est le nerf de la guerre, conclut Kariane Héroux-Danis. Sans relève, à quoi va ressembler le théâtre québécois dans vingt ans ? »

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