Marc Messier s’entretient avec son ego

Marc Messier aurait pu demander à un de ses amis auteurs de lui écrire un spectacle. Mais cette fois-ci, il en avait l’intime conviction, il lui fallait accomplir le travail lui-même, tâche dont il s’est acquitté avec un plaisir l’ayant lui-même un peu étonné au cours des premiers mois de la pandémie. Qui de mieux placé que lui, de toute façon, pour raconter sa vie?
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marc Messier aurait pu demander à un de ses amis auteurs de lui écrire un spectacle. Mais cette fois-ci, il en avait l’intime conviction, il lui fallait accomplir le travail lui-même, tâche dont il s’est acquitté avec un plaisir l’ayant lui-même un peu étonné au cours des premiers mois de la pandémie. Qui de mieux placé que lui, de toute façon, pour raconter sa vie?

En buvant sa dernière gorgée lors de l’ultime représentation de Broue en avril 2017, Marc Messier avait en tête deux éléments que son horaire désormais un peu plus aéré lui permettrait de cocher sur sa bucket list : jouer un grand rôle dramatique, mission accomplie à l’automne 2017 au Théâtre du Rideau vert avec La mort d’un commis voyageur, et créer, seul sous les projecteurs, un spectacle comique. « Je me disais que ce serait plus dans mes cordes qu’un tour de chant », lance-t-il sur le même ton pince-sans-rire que tant de ses personnages mythiques, comme s’il avait réellement considéré l’idée d’un tour de chant.

Bien qu’il soit beaucoup associé à l’humour grâce à ses rôles dans Les voisins, La petite vie ou Les Boys, et qu’il ait même interprété un humoriste dans le film Le sphinx (1995) de Louis Saia, l’acteur ne s’était jamais adressé directement à un public. Sa participation à Neuf (titre provisoire) de Mani Soleymanlou, texte largement nourri des propos de ses comédiens qui incarnaient leur propre rôle, se présentait à l’automne 2018 comme l’occasion d’enfin se jouer du quatrième mur.

C’est d’ailleurs à un des monologues de cette pièce, qu’il avait demandé à Soleymanlou d’écrire lui-même, que le septuagénaire a emprunté l’amorce de Seul… en scène !, son premier spectacle en solo, plus théâtre que stand-up, dont il démarre bientôt le rodage à Eastman. Quel monologue ? Celui dans lequel Marc Messier se remémore comment il s’est un jour séparé de son ego. « [L]a goutte qui a fait déborder le vase, c’est le lendemain d’un gala, où nous étions en nomination dans la catégorie “rôle de soutien dans une série saisonnière diffusée à Artv entre deux heures et cinq heures de l’après-midi”. Catégorie quand même assez modeste. Le trophée nous a échappé, mon ego était furieux », racontait-il sur la scène du Théâtre d’Aujourd’hui.

Mais le vrai Marc Messier a-t-il réellement déjà été lesté d’un ego aussi costaud ? Nous lui faisons remarquer que la pudeur avec laquelle il a préservé sa vie intime de la lumière crue des magazines de vedettes ne donne pas l’impression d’un homme spécialement tyrannisé par un aussi vorace désir d’être admiré. « L’ego accorde une grande importance à ce genre de choses là, oui, il est très sensible au succès. Moi, j’en accorde beaucoup moins. Je trouve ça agréable, être connu, mais ce n’était pas mon but. Mon but, c’était de jouer des personnages intéressants », confie-t-il, sur un ton qui laisse entendre qu’il sait très bien que de parler de son ego comme d’une entité distincte a quelque chose d’absurde.

« Je dis que le spectacle, c’est un dialogue avec mon ego, mais en fait, c’est plus une espèce de voix intérieure. Mon ego, au début de ma carrière, il était essentiel à ma vie. C’est lui qui me disait : “Non, ce n’est pas toi, c’est le personnage qui n’est pas bon, faut pas que tu t’en fasses.” Mais à un moment donné, je ne suis plus entendu plus avec lui, parce qu’il m’a fait faire des choses qui ne me convenaient pas. » Puis il s’interrompt, en promettant d’en dire davantage à qui viendra le voir en salle.

Pour le plaisir

Avec Broue, Marc Messier est monté quelque 3000 fois sur les scènes du vaste Québec, pendant pas moins de 38 ans. Pourquoi, à bientôt 74 ans, repartir sur ces mêmes routes, alors qu’il lui en reste forcément moins devant que derrière ? « Je suis dans la période bénie que je pourrais intituler : “Avant que ça commence, l’antichambre de la décrépitude” », disait avec beaucoup d’autodérision son alter ego dans Neuf (titre provisoire).

« Pas parce que j’ai besoin de ça pour vivre, mais parce que je vais là où mon plaisir m’amène, répond-il. Quand t’es jeune comédien, dans la trentaine, la quarantaine, tu veux avoir tous les rôles, t’as un côté un peu insatiable. Aujourd’hui, je tiens à faire des choses que je n’ai jamais faites, sinon je reste chez nous. »

Né à Granby, fils d’un barbier, Marc Messier ne pense qu’au hockey et au baseball, jusqu’au jour où un professeur d’anglais au collège Monseigneur Prince — le cours classique ! — demande à ses élèves d’apprendre un monologue d’Hamlet. Ce sera pour lui celui de Claudius, pas un mince contrat. « J’avais récité ça devant les gars de la classe, dans un anglais laborieux, une petite récitation très scolaire, mais… j’ai comme perdu mon couvert ! Je m’étais lancé à genoux, j’étais là, en souffrance devant eux. Je suis parti dîner et j’avais l’impression d’avoir pogné quelque chose. Ce n’était pas tant le théâtre [qui le bouleversait à ce point] que de pouvoir sortir de moi-même, ce qui ne t’arrive pas souvent à 15 ans. »

C’est lors d’une fête réunissant l’équipe de l’émission jeunesse La fricassée qu’il rencontre l’auteur Claude Meunier, qui sera parmi ceux qui viendront à la rescousse du trio que formait Messier avec Michel Côté et Marcel Gauthier, quand leur auteur maison, Michel Garneau, surmené par ses innombrables activités, se décommande. « Michel, c’était notre gourou. […] Je me rappelle, sa blonde m’avait appelé un matin pour m’annoncer la nouvelle. “Écoute, Michel ne pourra pas écrire la pièce.” On était à un mois de la première. C’est pour ça qu’on était allé voir plein d’auteurs. » Cette pièce s’appellera Broue.

Marc Messier aurait à nouveau pu demander à un de ses amis de lui écrire un spectacle. Mais cette fois-ci, il en avait l’intime conviction, il lui fallait accomplir le travail lui-même, tâche dont il s’est acquitté avec un plaisir l’ayant lui-même un peu étonné au cours des premiers mois de la pandémie. Qui de mieux placé que lui, de toute façon, pour raconter sa vie ? Son camarade de longue date, Louis Saia, a néanmoins collaboré aux textes de ce solo, tout comme Mani Soleymanlou, qui en signe la mise en scène. « Je suis content que Louis soit là, parce qu’il me connaît depuis longtemps. Mais c’est important d’aller vers du nouveau. »

Messier est depuis quelques années proche de Soleymanlou ainsi que d’Éric Bruneau, deux anciens colocs à qui il lui arrive de prodiguer quelques conseils informels, autour d’un verre. « Ce sont deux gars que je trouve excessivement brillants. Les deux ont de jeunes enfants et j’aimerais qu’il ne leur arrive pas ce qui m’est arrivé. À un moment donné, quand tes affaires marchent, le métier te ramasse et tu n’as plus de temps pour ta vie personnelle [Messier a une fille dans la trentaine et deux autres enfants adolescents]. Je leur dis de tout faire pour protéger ça. »

Un équilibre encore plus facile à atteindre une fois que l’on a réglé ses comptes avec son ego. « Il faut avoir une relation égalitaire avec son ego. Ça devrait être un support, pas un moteur. Il ne faut pas qu’il soit devant toi, parce que sinon, on ne voit plus la personne derrière. Si ton ego prend le contrôle de ta personnalité, c’est sûr que tu vas te ramasser dans le trouble. »


Une version précédente de ce texte indiquait que la pièce La mort d’un commis voyageur avait été présentée au TNM en 2017. Elle l'avait été au Théâtre du Rideau vert.

Seul… en scène!

Marc Messier. Au théâtre La Marjolaine d’Eastman, du 5 août au 4 septembre. En tournée partout au Québec.

À voir en vidéo