L’humour non normatif du duo improbable Jobin-Baga

Si Juste pour rire a cru bon de réunir Jean-Thomas Jobin et Rita Baga, c’est précisément dans le but de provoquer les sourcillements, de piquer la curiosité. Ces deux-là ensemble, vraiment?
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Si Juste pour rire a cru bon de réunir Jean-Thomas Jobin et Rita Baga, c’est précisément dans le but de provoquer les sourcillements, de piquer la curiosité. Ces deux-là ensemble, vraiment?

Difficile de se figurer Jean-Thomas Jobin, prince de l’humour absurde, parachuté au cœur de l’univers éblouissant — paillettes, boas, robes rutilantes — d’une drag queen. Rita Baga en duo avec Stéphane Rousseau, ou avec Rosalie Vaillancourt ? On aurait aisément imaginé d’éclatants numéros de variétés leur permettant d’embrasser leur amour commun pour le chant et la danse. Mais une soirée carte blanche Juste pour rire coanimée par le moins flamboyant des humoristes québécois et celle que l’on a longtemps surnommée la reine des dimanches soir (son ancienne case horaire au Cabaret Mado) ? Jean-Thomas Jobin ne va quand même pas se trémousser ? « Eh la la ! Il y en a peut-être un qui va être surpris », prévient le principal intéressé en empruntant le ton faussement docte de ses débuts. Considérons-nous comme prévenus.

C’est l’évidence : si Juste pour rire a cru bon de les réunir, c’est précisément dans le but de provoquer les sourcillements, de piquer la curiosité. Ces deux-là ensemble, vraiment ? Mais une fois la surprise passée, ces retrouvailles scéniques entre les anciens résidents de la maison de Big Brother Célébrités tombent davantage sous le sens qu’il n’y paraît, tant leur style respectif fait saillie dans ce milieu de l’humour certes moins homogène qu’il l’a déjà été, quoique pas encore assez pour que ces extraterrestres se fondent complètement au décor.

« On m’a toujours associé à l’humour non normatif, champ gauche, atypique. Alors oui, Rita et moi, on a assurément une parenté d’esprit dans notre approche non conventionnelle », souligne de son côté de la visioconférence le vainqueur de la téléréalité de Noovo lors de laquelle il faisait connaissance, l’hiver dernier, avec Jean-François Guevremont, le trentenaire derrière l’intemporelle souveraine de la nuit.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-Thomas Jobin, prince de l’humour absurde (à gauche), est parachuté au coeur de l’univers éblouissant — paillettes, boas, robes rutilantes — d’une drag queen, Rita Baga (à droite).

Point d’orgue d’une faste année médiatique pour la drag queen — passage à Tout le monde en parle, page frontispice du Elle Québec, chroniques à Bonsoir bonsoir ! —, cette carte blanche témoigne manifestement de la place que le monde de l’humour souhaite faire à cet art qui aspire à époustoufler et à émouvoir, mais aussi, surtout, à générer des rires.

Celle qui était de l’affiche du Zoofest en 2016 fomente depuis déjà un bon moment cette salutaire incursion du côté des comiques, qui propulsera Rita Baga dès septembre sur les routes de la province avec son spectacle Créature, présenté par Concertium, une boîte qui œuvre généralement auprès d’humoristes. Guilda et Mado Lamotte se sont en leur temps imposées à l’imaginaire populaire, mais il s’agira d’une première tournée québécoise d’envergure offerte par une drag queen, qui pourra se retrouver dans la programmation d’un centre culturel de Matane ou de Rouyn-Noranda entre Ariane Moffatt et Louis-José Houde.

« C’est toute une expérience d’expliquer le concept d’un show de drag à des diffuseurs qui ne connaissent peut-être pas complètement ça. J’entends des drôles de choses comme “Ah, c’est un peu comme un spectacle de Véronic Dicaire : elle chante, elle danse, elle fait du lip sync” », raconte Jean-François en pouffant de rire. Il n’aurait pas spontanément comparé son travail à celui de l’imitatrice franco-ontarienne. « Tout est nouveau pour moi, pour l’équipe, pour les diffuseurs. Ce matin, j’ai su que mon visage est sur le devant du Carré 150 à Victoriaville. Jamais je n’aurais pensé voir une drag queen sur un immeuble à Victo. C’est plein de petites victoires. On les célèbre une à la fois. »

Pédagogie douce

Pourquoi est-il si important pour Jean-François Guevremont que l’art de la drag, davantage associé aux bars et à une forme de marginalité, se fraie un chemin sous les puissants projecteurs des tribunes les plus populaires ?Pourquoi pas ? répond-il en substance.« Ce n’est certainement pas pour me convaincre que c’est un métier passionnant, en tout cas. Ça, j’en suis convaincu depuis longtemps », dit celui dont l’alter ego fardé naissait en 2007. « Je trouve ça dommage que ça ait pris autant de temps pour avoir à accès à des occasions auxquelles les humoristes ont toujours eu accès. Mon combat, c’est un combat contre l’hétéronormativité, mais aussi un combat pour l’ouverture. »

Il évoque brièvement une homophobie latente, à la source de certains doubles standards, heureusement de moins en moins prégnants. « On en voit depuis longtemps, des humoristes masculins qui font des numéros en femme, et ça ne choquait personne, parce que c’était des gars hétéros, mais une vraie drag queen, ça, ça étonnait. »

Son camarade Jobin se réjouit pour sa part de voir ses collègues accueillir à bras ouverts cette flamboyante nouvelle venue. « Que le réflexe envers Rita soit une curiosité globalement très positive, c’est bon signe », observe-t-il avant de louer la générosité avec laquelle Jean-François accompagne ceux et celles que la drag décontenance encore un peu.

« Ce qui est admirable avec Jean-François, c’est qu’il a une grande souplesse face aux gens qui marchent sur des œufs, qui ne savent pas quels sont les bons mots à employer, s’ils doivent l’appeler Jean-François ou Rita, et dans quel contexte. Et ce qu’il y a là-dessous, c’est la grande empathie de JF. Son ton est toujours un ton de sensibilité et d’ouverture. S’il doit rectifier quelque chose, ce n’est jamais dans la réprimande, toujours dans la pédagogie douce. »

Est-ce lourd, parfois, de devoir assurer cette pédagogie ? « Non, répond Jean-François, parce que je ne peux pas présumer que la différence entre une personne trans, un travesti et une drag queen, c’est tout le monde qui la connaît. C’est pour ça que j’ai toujours eu une approche quasiment maternelle, surtout avec les gens qui veulent apprendre. Ce qui est dérangeant, c’est lorsqu’on frappe un mur, lorsque des gens s’entêtent à ne pas comprendre. Mais je peux te dire que des murs, il y en a de moins en moins. »

Il se pourrait même que ce duo improbable en fasse tomber d’autres. Bien que pour l’heure, Jean-Thomas Jobin et Jean-François Guevremont espèrent surtout que leur carte blanche soit… drôle ! « À date, on est confiants, parce que la drag, c’est une énergie qui est vraiment loin de la mienne et ça donne un contraste qui est payant », confie Jean-Thomas, avant de jeter un œil à son téléphone, sur lequel est apparu un message de la grande absente de notre entrevue. « Rita vient de m’envoyer un texto. Elle dit : “Jean-Thomas, ne m’oublie pas. Moi aussi, je suis confiante.” »

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