Les arts vivants rêvent en vert

Pour le décor de la pièce de théâtre «Le vrai monde ?», qui jouait pour la première fois mardi au Théâtre du Rideau Vert, tout a été pensé pour éviter la production de matière neuve, réduire les déchets et assurer une deuxième vie au décor.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour le décor de la pièce de théâtre «Le vrai monde ?», qui jouait pour la première fois mardi au Théâtre du Rideau Vert, tout a été pensé pour éviter la production de matière neuve, réduire les déchets et assurer une deuxième vie au décor.

Fini les décors jetables, les costumes neufs et les bouteilles de plastique : les acteurs du milieu québécois des arts vivants redoublent d’imagination pour réduire leur empreinte environnementale. Si la pandémie leur a mis des bâtons dans les roues, leur volonté de verdir leurs habitudes de travail n’a jamais été aussi forte.

« Un décor, une fois utilisé, on le jette aux poubelles. C’est ce que j’ai appris, c’est ce qu’on fait dans le milieu. J’essaie maintenant de désapprendre et d’avoir le réflexe de concevoir de façon écoresponsable », lance le scénographe Loïc Lacroix Hoy.

Pour le décor de la pièce de théâtre Le vrai monde ?, qui jouait pour la première fois mardi au Théâtre du Rideau Vert, il a remis en question tous ses réflexes, avec l’aide de l’entreprise d’économie sociale Écoscéno, spécialisée dans la récupération de décors. Matériaux, fournisseurs, assemblage : tout a été pensé pour éviter la production de matière neuve, réduire les déchets et assurer une deuxième vie au décor.

Sur scène, rien ne laisse vraiment paraître la démarche menée par Loïc Lacroix Hoy. Pourtant, le mobilier et les accessoires sont de seconde main et les matériaux ont été choisis dans le souci de limiter les composants chimiques et de s’assurer que leur transport n’engendre pas des tonnes d’émissions de gaz à effet de serre.

Un décor, une fois utilisé, on le jette aux poubelles. C’est ce que j’ai appris, c’est ce qu’on fait dans le milieu. J’essaie maintenant de désapprendre et d’avoir le réflexe de concevoir de façon écoresponsable.

 

Les colonnes, qui illustrent une pièce double d’un appartement, lui ont particulièrement donné du fil à retordre. « Je suis parti avec un design précis en tête. J’ai trouvé un fournisseur, mais en accordant plus d’importance aux matériaux, j’ai réalisé qu’il n’était pas écologique. » Le scénographe est retourné à la planche à dessin et a multiplié les recherches, les appels et les rencontres avec des fournisseurs pour finalement opter pour des demi-colonnes en PVC, le matériau le plus simple à assembler et le moins nocif considérant le budget et le temps imparti.

« Il faut partir sur des concepts ouverts et s’attendre à ce que le résultat final ne soit pas exactement ce qu’on avait prévu, mais s’en rapproche », explique Cynthia St-Gelais, conceptrice de costumes pour Le vrai monde ?. Également encadrée par Écoscéno, elle a repensé sa façon de travailler pour habiller les personnages de la pièce. Elle a sillonné une quinzaine de friperies pour sélectionner les morceaux se rapprochant le plus des costumes imaginés initialement. « Éviter le neuf, réutiliser des vêtements qui ont du vécu : c’est la clé. Je complète avec des locations de costumes, ou je me tourne au besoin vers des artisans locaux qui utilisent des matériaux biologiques », poursuit-elle.

Engouement des salles

Ce souci de l’environnement est grandissant dans le milieu des arts vivants, constate Écoscéno, fondé en octobre 2019. Dans les six derniers mois, les demandes de formation et d’accompagnement de l’organisme ont été multipliées par trois, les transactions sur sa boutique en ligne — qui rassemble objets et décors récupérés après les spectacles — vont bon train et son entrepôt déborde.

En plus des artisans du milieu, les lieux de diffusion se montrent aussi plus sensibles à ces questions. Plusieurs salles optent désormais pour un éclairage avec des ampoules DEL, proposent des verres réutilisables au bar et ont cessé de vendre des bouteilles d’eau en plastique à usage unique au profit de fontaines d’eau.

Du côté du Conseil québécois des événements écoresponsables, on constate d’ailleurs un regain de popularité pour les accréditations « Scène écoresponsable » qu’il délivre. Douze salles sont déjà accréditées — selon des niveaux bronze, argent ou or — au Québec. Un chiffre qui devrait bientôt doubler selon l’organisme qui venait de calculer les nouvelles demandes lorsqu’il a été contacté par Le Devoir.

L’engouement est aussi perceptible aux réunions mensuelles des éco-cools, le comité vert du Théâtre aux Écuries. Lancées en interne en 2019, ces rencontres ont été ouvertes aux autres lieux de diffusion durant la pandémie pour échanger sur les bonnes pratiques environnementales dans le milieu. Certaines comptent une cinquantaine de participants et, récemment, des artistes de diverses disciplines se sont joints aux discussions.

Remises en question

Les défis sont certes différents pour les artistes, mais tout aussi grands. Dans les dernières années, plusieurs ont commencé à remettre en question leurs habitudes, cherchant à réduire leur empreinte environnementale, notamment lors des tournées.

C’est d’ailleurs pour « verdir » les tournées que Laurence Lafond-Beaulne — du duo Milk & Bone — a cofondé le mouvement Artistes citoyens en tournée (ACT) en 2017. Dans un guide gratuit en ligne, elle propose des solutions à ses collègues : emporter des gourdes, des contenants et des ustensiles pour éviter le gaspillage, demander l’installation de stations d’eau potable dans les loges, réclamer des menus végétariens et des produits locaux, favoriser la location de voitures électriques et le covoiturage.

Consciente qu’il est impossible de faire une tournée sans aucun impact environnemental, Laurence Lafond-Beaulne se dit tout de même ravie de voir autant d’artistes impliqués pour la cause. Elle cite en exemple Les Cowboys Fringants, Saratoga, Émile Bilodeau, Safia Nolin ou encore l’humoriste Korine Côté.

Cette dernière applique fièrement la plupart des conseils du guide de ACT. Sur scène, seul un tabouret de bois recyclé, fabriqué de ses mains, l’accompagne. « Je suis très écolo à la base, j’achète en vrac, je fais mes savons, ma lessive, j’ai un jardin communautaire, je récupère beaucoup… je trip ben gros sur ça. C’est normal que ces réflexes me suivent dans mon travail », souligne l’humoriste.

La pandémie lui a toutefois mis des bâtons dans les roues. Certaines salles ont condamné les fontaines, l’empêchant de remplir sa gourde. Sans compter l’imposition du masque chirurgical qui n’est pas réutilisable.

« J’ai peur que ce soit un grand pas en arrière, s’inquiète pour sa part Laurence Lafond-Beaulne. Pour des raisons sanitaires, on a tous repris l’habitude d’acheter emballé, le vrac n’est plus autant accepté, tout comme les tasses réutilisables. Il va y avoir de la rééducation à faire et ça me donne déjà le vertige. »

Du côté d’Écoscéno et du Conseil québécois des événements écoresponsables, on note néanmoins que l’arrêt forcé des activités pendant plusieurs mois a enfin donné du temps à des salles de spectacles et à des artisans pour s’informer, suivre des formations ou encore lancer encore plus d’initiatives vertes.

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