Olivier Choinière, emballer l’imaginaire

Pour le créateur, le théâtre «n’est pas une sortie parmi tant d’autres». C’est l’un de ces espaces, «de plus en plus rares», d’échange réel, où on n’est pas tous d’accord. Et il doit rester une voix «plus proche de la dissidence, du dissensus que du consensus», qui ne se fait pas avaler «par les diktats de la société de divertissement».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour le créateur, le théâtre «n’est pas une sortie parmi tant d’autres». C’est l’un de ces espaces, «de plus en plus rares», d’échange réel, où on n’est pas tous d’accord. Et il doit rester une voix «plus proche de la dissidence, du dissensus que du consensus», qui ne se fait pas avaler «par les diktats de la société de divertissement».

C’est une rare assurance en ces temps d’incertitude dans le milieu théâtral : Vers solitaire aura lieu, confinement prolongé ou pas, avec l’approbation de la Direction de la santé publique. Avec son spectateur solo suivant un interprète à deux mètres de distance dans l’espace public sans jamais entrer dans le Théâtre de Quat’Sous, cette déambulation sonore semble bien adaptée aux contraintes actuelles.

Ce qui n’empêche nullement Olivier Choinière de se désoler du musellement actuel des arts vivants. « Il y a quelque chose de tragique, de désespérant, même, de voir tous les théâtres fermés. Et doublement, du fait qu’ils se sont conformés aux règles sanitaires et que ça n’a pas suffi. Mais pour moi, le théâtre ce n’est pas juste remplir des salles, vendre des tickets et être performant de ce point de vue. C’est une plateforme qui permet à des artistes qui sont des citoyens de s’exprimer sur le monde, et cette voix est perdue en ce moment. Et mon intention n’est pas de m’exprimer contre les théâtres, mais pour moi, le théâtre peut exister partout. Et je vois un sens à retourner où il est né : dans la rue, sur la place publique. » Bref, les salles de diffusion ne sont pas la seule réponse.

Chose certaine, pour le créateur, le théâtre « n’est pas une sortie parmi tant d’autres ». C’est l’un de ces espaces, « de plus en plus rares », d’échange réel, où on n’est pas tous d’accord. Et il doit rester une voix « plus proche de la dissidence, du dissensus que du consensus », qui ne se fait pas avaler « par les diktats de la société de divertissement ».

Or, il s’inquiète de sentir un appel accru à divertir. « C’est comme s’il y a une attente par rapport à l’art de nous permettre de fuir la réalité. Plus ça va mal, plus on demande aux artistes de remplir cette fonction. Le divertissement a sa fonction dans la société. Mais que tout devienne du divertissement, pour moi, c’est très problématique. Parce qu’il y a la perte d’un poids, d’une voix politique importante. »

Entrer dans la fiction

Qu’à ce ne tienne,  le créateur — qui normalement aurait dû être occupé à coproduire certains de ses textes en anglais à Toronto — a répondu à notre période atypique en concevant deux projets. Ce fameux Vers solitaire, mais aussi Des secours arriveront bientôt, des performances données dans le Quartier des spectacles à la fin août par le biais du programme « Présentation de spectacles en distanciation physique » mis sur pied cet été par le Conseil des arts et des lettres du Québec.

L’auteur de Zoé n’avait toutefois pas attendu la pandémie pour goûter les déambulations sonores, une forme « très déterminante » pour son parcours dramaturgique, dont il a déjà présenté plus de sept avec sa compagnie, L’Activité. « Lorsqu’on a proposé le projet, je me disais : “tout le monde va se mettre à faire des déambulations sonores” (rires). En tout cas, pour moi les circonstances appelaient cette forme. Mais force est de constater que les gens se sont tournés vers le balado. Une déambulation sonore, ça reste un spectacle de théâtre : il y a un lieu, une heure de rendez-vous, présence d’un acteur. Il y a un rituel qui appartient à la présentation d’un spectacle, alors qu’un balado, on peut l’écouter n’importe où. » L’Activité a d’ailleurs elle-même adapté certaines déambulations en balados au printemps dernier.

J’ai demandé à cinq metteurs en scène de diriger chacun un interprète différent. Donc on a vraiment cinq versions d’une même partition.

 

Choinière connaît bien la force d’évocation du genre : comment grâce à l’immersion dans une bande sonore et la marche dans la ville, avec les rencontres inattendues qu’elle comporte, la déambulation « vient emballer l’imaginaire de l’auditeur, de quelle manière avec un texte, une ambiance sonore, en présence d’un acteur, tout devient une grande scène de théâtre. Autre effet : suivre un personnage dans la rue, c’est comme si tous les passants qu’on croise devenaient aussi des acteurs. Tout le monde finit par entrer dans la fiction. Donc, ça devient un spectacle à grand déploiement. »

Grâce à cette infiltration de l’imprévu dans un parcours déterminé, chaque déambulation devient une « représentation unique qui ne se déroulera plus jamais de la même manière, inévitablement. Et ici, c’est amplifié par le fait que j’ai demandé à cinq metteurs en scène de diriger chacun un interprète différent. Donc on a vraiment cinq versions d’une même partition. C’est le même parcours, la même bande sonore pour tous, mais il y a cinq personnages différents. Le spectateur ne sait pas à la rencontre duquel il va aller. »

Un spectateur pourrait donc expérimenter Vers solitaire plus d’une fois afin de découvrir les visions de Mélanie Demers, Alix Dufresne, Xavier Huard, Justin Laramée ou Marie-Ève Milot. Pour Choinière, il était important d’offrir des perspectives différentes.

Discours infectieux

Et contrairement à des déambulations précédentes qui faisaient entendre les pensées d’un personnage « de manière peut-être plus naturaliste », ce texte-ci a été écrit à partir de bribes de conversation enregistrées dans la rue avec le concepteur sonore Jean-Sébastien Durocher. « C’est comme si chacune des bribes devenait de courts poèmes mystérieux, et que les agencer ensemble en révélait un certain sens. » Le fil conducteur, c’est la consommation, l’économie, le marché, poursuit-il. « Ce sujet a fini par constituer une entité qu’on a appelée le vers solitaire, un parasite qui vit à l’intérieur du personnage que l’on suit et qui l’incite à une consommation infinie.

Le jeu pour les metteurs en scène a été d’imaginer un [hôte] habité par ce discours-là. Et le texte est assez éclaté pour correspondre à différentes réalités. » Le vers solitaire — qui ne change pas, lui — agit donc comme la voix d’un « certain discours dominant » dans notre société, appelant à une relance économique, car « nos vies sont impossibles à imaginer en dehors de l’économie ».

L’incisif auteur de Manifeste de la jeune-fille a donc créé ici une « réponse théâtrale » au contexte actuel de distanciation sociale, au rapport à l’autre appréhensif, « d’une société bousculée par un virus, qui nourrit la peur que l’autre soit potentiellement malade ». « Dans Vers solitaire, il est question d’être infecté. Pour moi la question, c’est : quel est ce virus ? Est-ce tant une maladie ou aussi un discours ? Et on est un peu pris entre notre volonté de faire ce qu’il faut pour contrer la propagation du virus et en même temps, tout le socle de notre société est basé sur la croissance économique. Donc si ça n’a plus lieu, tout s’effondre. »

La pandémie n’aurait-elle pas pu être l’occasion de prendre du recul sur le système dans lequel on vit et le remettre en question ? se demande Olivier Choinière. « Je ne dis pas que personne ne le fait. Mais force est de constater que le courant dominant n’est pas celui-là. D’ailleurs, ce qui est clairement à sauver pour notre gouvernement, c’est la consommation, le travail, que l’économie continue à rouler. Plus que de conserver la socialisation, par exemple. Ça aurait pu être un choix de société, aussi. On ne va pas travailler, mais on va au théâtre. Cela se serait pu. »

Ce trajet d’une heure fait donc directement écho à notre réalité du moment. « On suit un inconnu qui croise d’autres inconnus, évoluant dans un contexte social habité par ce discours de consommation, alors que tout est à peu près fermé, qui évoluent un peu dans une ville fantôme, avec des gens masqués qui gardent leur distance. » Une traversée du centre-ville commerçant, où actuellement le vide des lieux transparaît davantage que l’abondance. « C’est comme si c’est la structure de nos sociétés qui apparaît, à travers ça. Et le fait que tout est ralenti fait résonner le texte d’une manière particulière. Et pour moi, c’est ça le rôle du théâtre aussi : de nous plonger dans notre actualité et, espérons-le, de nous la faire voir de manière différente ou, par le prisme de la fiction, peut-être de nous la faire mieux voir. »

 

Vers solitaire

Texte et direction artistique : Olivier Choinière. Mise en scène : Mélanie Demers, Alix Dufresne, Xavier Huard, Justin Laramée et Marie-Ève Milot. Avec Vladimir Alexis, Olivier Aubin, Angie Cheng, Marco Collin et Joanie Martel. Une production de L’Activité en codiffusion avec le Théâtre de Quat’Sous, départs devant le Quat’Sous, du 30 octobre au 14 novembre.