Le spectacle qui fait du bien

Frédéric Blanchette, le metteur en scène, et Francois-Simon Poirier, le comédien, ont tenté, malgré toutes les contraintes imposées par la pandémie de COVID-19, de recréer la chaleur et l’intimité qui étaient au cœur de l’expérience initiale de «Toutes les choses parfaites».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Frédéric Blanchette, le metteur en scène, et Francois-Simon Poirier, le comédien, ont tenté, malgré toutes les contraintes imposées par la pandémie de COVID-19, de recréer la chaleur et l’intimité qui étaient au cœur de l’expérience initiale de «Toutes les choses parfaites».

Vu sa proximité avec les spectateurs, Toutes les choses parfaites pourrait paraître un choix audacieux pour ouvrir une saison en période de distanciation. Mais pour l’interprète du solo, François-Simon Poirier, cette pièce permet un retour en douceur au plaisir du théâtre et de la rencontre avec l’autre. « C’est un spectacle jouant avec les codes du théâtre, qui augmente le sentiment de communion entre la scène et la salle et crée une bulle où on voyage tous ensemble. Cette communauté-là, c’est peut-être ce qui nous manque le plus en ce moment. Et même s’il touche à des sujets graves, c’est un show très lumineux qui fait du bien, une histoire où quelqu’un essaie de retrouver le goût à la vie. »

Dans l’œuvre de l’Anglais Duncan Macmillan (Des arbres), un homme dresse depuis l’enfance un inventaire des petits bonheurs qui donnent du prix à l’existence. Une liste conçue afin d’aider sa mère suicidaire, et à terme lui-même, à vivre. Cette « volonté de trouver le beau autour de soi » prend d’autant plus d’importance actuellement, croit le comédien. « Dans cette liste des choses qui font que la vie vaut la peine d’être vécue sont évoquées plusieurs [choses] auxquelles on n’a pas accès en ce moment, ajoute le metteur en scène Frédéric Blanchette. Prendre [les autres] dans nos bras, les soirées avec beaucoup d’amis, etc. Alors, la pièce a une résonance particulière en ce moment. »

Duceppe présente dans sa vaste salle une version remaniée de ce délicieux solo créé en 2016 à la salle de répétition de La Licorne, dans l’intimiste formule 5 à 7. « On a commencé cette série de reprises en se disant qu’il ne fallait pas se concentrer sur tous les petits deuils qu’on aurait à faire, reprend Blanchette. Alors, on a décidé de faire une version qui parle d’aujourd’hui. Le contexte actuel est nommé dans le spectacle. Puisqu’on a besoin de la participation des gens, le théâtre ne se passera pas s’ils ne se sentent pas en sécurité. »

L’équipe s’est permis d’ajouter « certains clins d’œil » au sein de ce texte qui encourageait déjà l’adaptation de ses références. Le spectacle — un peu allongé de scènes préalablement coupées — « souligne le contexte pour en faire ressortir l’absurdité, parfois ». Tout en respectant les consignes sanitaires, il joue avec cette convention, explique François-Simon Poirier. Histoire de se moquer un peu de la situation : « On fait un show collaboratif en temps de COVID [rires]. Ça n’a comme pas de bon sens. Mais ça rend l’expérience encore plus drôle et unique. » Il s’agit, selon Blanchette, de se servir des contraintes protectrices (masques, Plexiglas) comme d’accessoires de jeu. D’essayer d’en « faire du théâtre » plutôt qu’un obstacle.

Second début

Bien qu’il ait joué la pièce une soixantaine de fois — deux séries à La Licorne, autant chez Duceppe —, le comédien la vit donc comme un nouveau spectacle. « Même s’il y a juste 177 spectateurs, ma façon de l’incarner dans le corps, ma voix, tout doit être transformé parce que je joue dans une salle de 750 places. Et l’espace est tellement différent. Mais ça reste un petit show plein de douceur, humain. On ne veut pas que ça ait l’air d’une pièce préparée. Dans l’original, [l’auteur] voulait que le plus d’objets possible viennent de la salle, comme si le personnage construisait le récit avec les gens au fur et à mesure. Si on ne peut plus faire ça, [il faut] trouver cette spontanéité. » Mais tout dans la pièce est déstabilisant au départ, tant la proximité avec les spectateurs est grande. « Chaque fois que je la joue est un peu comme une première parce que je ne sais jamais comment les interactions vont se dérouler. Je ne suis jamais confortable. Mais c’est une bonne chose. »

C’est un spectacle qui travaille notre humanité. Comme si l’humanité était un muscle.

Cette forme narrative, où certains spectateurs deviennent ses partenaires de scène, oblige l’acteur à être toujours très présent. Le contact a été plus difficile lors de certaines représentations, mais rarement. « Je sens que ça apporte au show une espèce d’humanité, de vulnérabilité et une présence qu’on ne peut pas jouer. Et il y a eu des moments où les réponses des spectateurs m’ont vraiment ému. Lorsque le show lève, c’est tellement magique. » François-Simon Poirier s’est approprié le texte avec un tel naturel que plusieurs spectateurs ont pensé qu’il en était l’auteur, affirme son metteur en scène.

Rencontre

Modifiées afin de s’assurer qu’elles sont sécuritaires, toutes les interactions avec le public ont été conservées. Et malgré le changement d’échelle scénique, la production tente de recréer la chaleur, l’intimité qui était au cœur de l’expérience initiale, grâce à une panoplie de « petits moyens » (micros, éclairage). « Mais même si on veut ce rapport intime là, le travail a été beaucoup d’élargir certains éléments, précise Blanchette. Selon moi, ce ne sont pas les mêmes choses qui nous touchent dans cette version. Mais c’est comme un autre chemin pour aboutir à la même émotion finale. »

L’interprète, lui, aime ce que la grande salle impose au spectacle. « Dans le corps, je suis obligé d’ouvrir un peu plus, d’habiter la scène, de me déplacer. Cela donne un nouveau souffle, une nouvelle amplitude à l’histoire. En même temps, le récit est tellement intime, le texte tellement délicat qu’il a encore ce côté artisanal. »

Déjà à la création, le solo capturait le caractère fondamental de l’expérience théâtrale : cette rencontre entre l’interprète et le spectateur. En temps de pandémie, il illustre plus largement notre besoin de contact humain. « Je pense que c’est un spectacle qui travaille notre humanité, ajoute François-Simon Poirier. Comme si l’humanité était un muscle. Cette compassion, cette tendresse qu’on a pour le [narrateur], on finit aussi par l’éprouver pour ceux qui sont avec nous. »

Selon Frédéric Blanchette, Toutes les choses parfaites met en lumière ce qui est unique au théâtre. « Ce show n’aurait aucun sens en webdiffusion, si on était tous chez soi. C’est vraiment une histoire qu’on écoute ensemble dans un même lieu et qui fait réfléchir chacun à sa [propre] vie, mais tout le monde en même temps. C’est ça pour moi, le théâtre. »

À voir en vidéo

Toutes les choses parfaites

Texte : Duncan Macmillan. Mise en scène : Frédéric Blanchette. Traduction : Jean-Simon Traversy. Une production LAB87 et Duceppe, au théâtre Jean-Duceppe, dès le 9 septembre.