«Les enfants» et «Hope Town»: le doublé montréalais de Marie-Hélène Gendreau

Marie-Hélène Gendreau espère que «Les enfants» va provoquer des échanges intergénérationnels, que des spectateurs vont venir accompagnés de leurs petits-enfants, par exemple.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Hélène Gendreau espère que «Les enfants» va provoquer des échanges intergénérationnels, que des spectateurs vont venir accompagnés de leurs petits-enfants, par exemple.

Certains amateurs de théâtre montréalais ne connaissent peut-être pas encore Marie-Hélène Gendreau, malgré sa feuille de route bien garnie. Mais ils ne perdent rien pour attendre. La metteuse en scène du primé Trainspotting est incontournable sur les scènes de la métropole cette semaine, avec deux pièces qui débutent simultanément. Un hasard qui illustre la place grandissante qu’occupe cette créatrice et comédiennede 38 ans. Loin d’être cantonnée à un lieu, la coordonnatrice artistique du Périscope, à Québec, est à la barre de spectacles dans différents théâtres.

À La Licorne, là où elle avait précédemment monté Madra, elle reprend ainsi sa production de Hope Town, créée à La Bordée en novembre dernier, mais avec une nouvelle finale, « encore plus forte ». Racontant les retrouvailles inopinées entre une jeune femme et son frère qui avait disparu sans explication, six ans plus tôt, la pièce sonde l’authenticité, la persistance des liens familiaux et la possibilité de s’en affranchir. La metteuse en scène loue le don de dialoguiste de Pascale Renaud-Hébert, qui est aussi la coautrice de la série télé M’entends-tu ?. « Elle a une écriture vraiment rythmée et beaucoup de caractère. Ses personnages sont explosifs. Il est jouissif de travailler avec les acteurs une parole si directe, bien resserrée. »

Enjeux environnementaux

L’autre texte sur lequel Marie-Hélène Gendreau pose sa griffe, cette fois chez Duceppe, est aussi signé par une jeune autrice : l’Anglaise Lucy Kirkwood. Une trentenaire qui fait parler des personnages de 65 ans « avec beaucoup d’aplomb et de justesse ». La perspective de travailler ces « beaux rôles de sexagénaires hyper allumés » avec trois interprètes d’expérience (Danielle Proulx, Germain Houde et Chantal Baril) est notamment ce qui attirait Gendreau dans Les enfants, une pièce « vraiment très riche ».

Créée à Londres en 2016, puis à Broadway, The Children s’inspire de la catastrophe de Fukushima. Un couple d’ingénieurs nucléaires retraités vit près d’une zone contaminée par un incident à la centrale atomique. Arrive une ancienne collègue, investie d’une requête qui vient troubler la façon dont ils envisageaient le reste de leur vie… Et au dilemme moral des personnages se mêlent également des considérations intimes, le trio étant lié par une relation affective compliquée.

Le récit, dont la metteuse en scène préfère taire le punch, met en cause la crise environnementale. « La pièce aborde la responsabilité face aux enfants. Nos propres enfants et ceux de la Terre. Et ce que je trouve vraiment très fort, c’est qu’à travers les deux personnages féminins, l’auteure a offert deux réalités de maternité. » Celle qui a donné vie à quatre enfants, et qui considère donc que son devoir est envers ceux-ci. Et l’autre, qui n’a pas de descendance, mais qui veut faire un geste pour « la suite du monde ».

Marie-Hélène Gendreau avait vu Zoé d’Olivier Choinière, chez Denise-Pelletier, la veille de l’entrevue et elle traçait des parallèles avec cette pièce traitant aussi de liberté et de responsabilité face aux autres. « Ce que j’aime dans Les enfants, c’est qu’il y a tout un aspect de philosophie. Ce tiraillement entre nos choix personnels, nos désirs, versus les responsabilités collectives, on le vit tous, à des degrés divers, dans le monde actuel. Parce que la pleine liberté, est-ce qu’elle existe ? Je considère que ce texte tombe pile. »

Menace

La metteuse en scène a voulu que le spectacle ne soit pas qu’un huis clos dans un chalet, mais qu’on sente ce qui gronde autour. « Nos maisonnées à chacun sont des zones protégées. Mais quand on sort au-dehors, la menace est là et continue d’avancer. Et on en fait partie. Alors c’était important pour moi que la scénographie soit évolutive et qu’elle ne nous fasse jamais perdre de vue l’urgence d’agir. Et le théâtre réaliste, cantonné dans un lieu qui n’évolue pas, ça m’intéresse moins. J’ai besoin qu’on donne plus de place à l’imaginaire du spectateur. »

Un décor réutilisable — en collaboration avec l’organisme Ecosceno — et des costumes aux « tissus équitables ». Question de cohérence. « Ce fut galvanisant d’essayer de se donner le défi d’être écologique. Et on ne pouvait pas faire moins, parce que c’est de ça qu’on parle. »

Marie-Hélène Gendreau espère que Les enfants va provoquer des échanges intergénérationnels, que des spectateurs vont venir accompagnés de leurs petits-enfants, par exemple. La pièce parle après tout de la réparation d’une situation catastrophique léguée aux jeunes par les générations précédentes.

De la responsabilité de gens qui ne pensaient pas mal faire, ne sachant pas que ce qu’ils construisaient allait occasionner un désastre. De leur dilemme « par rapport à ce qu’ils ont créé, par rapport à leur sentiment d’avoir fait leur part, aussi ».

Mais c’est difficile, reconnaît la créatrice, de se battre contre nos désirs. « Le personnage de Rose finit par dire : “Je comprends maintenant que, pour que le monde ne s’écroule pas complètement, on ne peut pas avoir tout ce qu’on veut juste parce qu’on le veut.” Dans notre société de performance, où il faut avoir des rêves, et voir grand, et vouloir plus, il y a ce désir, pas uniquement matériel, de se dépasser qui nous guette constamment. » Une incitation sociale qui ne fait pas bon ménage avec une planète aux ressources limitées. « Mais comment fait-on pour limiter nos ardeurs dans le monde actuel, où il y a tant de possibilités et où l’on doit se démarquer ? » Telle est la question.

Les enfants
Texte : Lucy Kirkwood. Mise en scène : Marie-Hélène Gendreau. Traduction : Maryse Warda. Avec Chantal Baril, Danielle Proulx et Germain Houde. Au théâtre Jean-Duceppe, du 26 février au 28 mars.

Hope Town
Texte : Pascale Renaud-Hébert. Mise en scène : Marie-Hélène Gendreau. Avec Olivier Arteau, Nancy Bernier, Jean-Michel Déry, Jean-Sébastien Ouellette et Pascale Renaud-Hébert. Une production de La Bordée en coproduction avec le Collectif du vestiaire. À La Licorne, du 25 février au 7 mars.