Un virage vert dans le milieu du spectacle oui, mais une étape à la fois

Geneviève Côté, cheffe des affaires du Québec et des arts visuels à la SOCAN, a animé lundi l’une des discussions les plus courues du Forum annuel de l’organisme RIDEAU, avec la musicienne Laurence Lafond-Beaulne et David Jolin, du théâtre Petit Champlain.
Photo: Nicola-Frank Vachon Geneviève Côté, cheffe des affaires du Québec et des arts visuels à la SOCAN, a animé lundi l’une des discussions les plus courues du Forum annuel de l’organisme RIDEAU, avec la musicienne Laurence Lafond-Beaulne et David Jolin, du théâtre Petit Champlain.

Qu’elles viennent des artistes ou des salles et de leurs employés, les réflexions écoresponsables dans le milieu du spectacle commencent à prendre une place digne de ce nom. Mais si un virage vert est réellement possible dans le monde culturel, il doit se faire par étapes et de manière réfléchie, soulignent la musicienne Laurence Lafond-Beaulne et le coordonnateur aux opérations du théâtre Petit Champlain, David Jolin.

Les deux intervenants ont pris part lundi à une des discussions les plus courues du Forum annuel de l’organisme RIDEAU, qui rassemble à Québec de nombreux diffuseurs, producteurs et autres travailleurs du spectacle d’ici.

La question écologique n’en est qu’à ses balbutiements dans le monde du spectacle, ou certaines pratiques, tant chez les artistes que dans les salles, « sont désuètes », a noté Laurence Lafond-Beaulne, du duo Milk & Bone et aussi cofondatrice du mouvement ACT (Artistes citoyens en tournée). Depuis qu’elle pousse à la roue, elle a toutefois noté une écoute très grande de son industrie pour la question environnementale.

En tournée, elle prêche notamment par l’exemple en demandant aux salles de ne pas mettre de bouteilles d’eau dans la loge, d’utiliser des serviettes au lieu du papier à main, d’utiliser de la vraie vaisselle plutôt que des contenants jetables, etc. « Ça fait une différence. Et de plus en plus de salles l’offrent automatiquement. On est rendus là, et ça fait du bien. »

Une de ces salles est le théâtre Petit Champlain, dans le Vieux-Québec. Depuis 2018, la direction, sous la pression des employés, tente d’améliorer ses façons de faire. Encore une fois : la bouteille d’eau en plastique est au pilori : elle a été retirée des produits offerts malgré la crainte de perte de revenus, qui ne s’est pas avérée a priori, note David Jolin.

La salle a aussi diminué sa consommation de papier de 30 à 40 % dans la dernière année, et c’est sans compter le fait que les billets numériques tendent à faire disparaître le billet papier. Des verres en plastique rigide, à usage multiple, sont aussi utilisés depuis peu lors des spectacles où le public est debout.

« Une chose à ne pas faire, souligne David Jolin, c’est de vouloir tout faire en même temps. Il faut établir des priorités et y aller petit à petit. Un changement vert, c’est un projet à long terme. »

Laurence Lafond-Beaulne s’inquiète aussi des fausses solutions ou des dérives, comme les contenants compostables qui sont pires que le plastique lorsqu’ils sont mis au dépotoir.

Et le public est-il prêt à ces changements ? « C’est difficile, on travaille encore la sensibilisation, sur notre site, dans les infolettres », note David Jolin. Laurence Lafond-Beaulne croit que la diffusion d’un message enregistré au début du concert pourrait expliquer la démarche clairement. « Et les gens vont coopérer. »

Bébé au spectacle

Le Forum RIDEAU a aussi permis de prendre le pouls du spectacle pour les tout-petits, un des rares domaines de diffusion en croissance au Québec. Ces oeuvres destinées aux 0-6 ans sont d’ailleurs au coeur du Réseau Petits bonheurs, qui a vu le nombre de ses représentations augmenter de 36 % entre 2015 et 2019.

La discussion a permis de constater le chemin parcouru chez les diffuseurs, notamment. En 2011, « la plupart de nos salles de spectacle, même plus les fraîchement rénovées, n’avaient pas de table à langer, ou alors juste dans les toilettes pour les femmes », explique Mélanie Brisebois, directrice des arts de la scène chez Culture Trois-Rivières. Elle se réjouit du travail de partage qui se fait maintenant, pour que tous apprennent des bons et des mauvais coups des autres. « Moi, je trouve ça extrêmement intéressant et enrichissant. On est la somme de toutes nos expériences, on est rendus très forts. »

Il est essentiel de faire confiance aux créateurs lorsqu'ils formulent des demandes, ajoute Mme Brisebois, notamment sur le nombre maximum d’enfants permis lors du spectacle — même si la jauge est très petite et qu’elle peut fragiliser la rentabilité. La directrice artistique et générale du Théâtre des Petites Âmes, Isabelle Payant, explique que « pour les petits, il faut se mettre à leur échelle. Ils n’écoutent pas un spectacle, ils ressentent un spectacle, ce sont des boules émotives, ils vibrent avec la voix, la couleur, note-t-elle. Il faut arriver à créer un espace où on favorise ce fil intangible entre le spectateur et le spectacle ».

Le très jeune public représente toutefois une cible exigeante, car les enfants finissent évidemment par vieillir et il faut sans cesse renouveler le bassin potentiel de spectateurs en herbe. Mais le travail en vaut la peine, estime Geneviève Béland, animatrice culturelle pour la Ville de Val-d’Or en plus d’être du volet abitibien de Petits bonheurs. Ne serait-ce que pour les mères isolées, pour qui les spectacles deviennent des moments de socialisation.

Quant à l’appui politique aux événements pour les tout-petits, Mme Béland estime qu’il faut dire noir sur blanc « que la culture fait partie du développement de nos tout-petits ». « Si on le nomme, ça nous donne des leviers pour développer. »

Le CALQ en neuf actions

Le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) a présenté devant les participants du forum RIDEAU son tout récent plan d’action sur la diffusion des arts de la scène. Les neuf actions qui y sont proposées ont été accueillies « comme un vent chaud dans le cou » par le président de RIDEAU, David Laferrière, d’autant que la p.-d.g. du CALQ, Anne-Marie Jean, a estimé que « les perspectives [étaient] assez positives » quant au financement de ces nouvelles mesures. On trouve notamment dans le plan d’action des mesures pour augmenter le nombre de résidences d’artistes de longue durée, pour faire voyager davantage les oeuvres sur le territoire, et encourager l’audace des programmateurs tout comme leur intérêt pour les artistes autochtones et de la diversité. Le CALQ souhaite aussi « accroître et pérenniser les sorties scolaires ».

Cette journée de réflexion du milieu des arts de la scène a aussi été le cadre de la présentation des résultats partiels d’une étude commandée par RIDEAU et qui met en lumière certains points de friction entre ceux qui créent et proposent leurs oeuvres et ceux qui pourraient les accueillir dans leurs salles. On souligne dans le document de la firme Espaces temps que les communications — notamment par courriels ou par infolettres — sont parfois trop abondantes, mal ciblées ou non consenties. Avec comme conséquence du stress et des frustrations de toutes parts. À partir d’une vingtaine d’entretiens avec des acteurs du milieu, l’étude présentée par Émilie Dazé propose ainsi la création ou l’utilisation de « communs », tels que des outils, des normes, des façons de faire, une déontologie que tous partageraient et qui permettrait plus d’efficacité.