«Faire la leçon»: apprendre à vivre

Avec juste ce qu’il faut de critique sociale sur les conditions matérielles d’enseignement, «Faire la leçon» s’intéresse au plus près à la fonction enseignante.
Photo: Eugene Holtz Avec juste ce qu’il faut de critique sociale sur les conditions matérielles d’enseignement, «Faire la leçon» s’intéresse au plus près à la fonction enseignante.

Dans son essai Aimer, enseigner, Yvon Rivard définissait ainsi le lien qui unit un professeur et son élève : « L’élève, quel que soit son âge, qu’il en soit conscient ou non, demande toujours au maître comment ne pas mourir, […] comment ne pas être avalé par l’immensité du réel déployé par son désir de connaissance. » La responsabilité est aussi immense que le défi est grand, surtout dans une société qui veut faire du professeur un être chargé de transmettre de l’information en élaguant au maximum ce qui relève du personnel ou du ressenti dans son enseignement.

Faire la leçon, la nouvelle pièce de Rébecca Déraspe, plonge au coeur de cette responsabilité et des enjeux qu’elle soulève. Dans un gymnase reconverti en salle des professeurs, quatre enseignants du secondaire aux profils différents (le nouveau, l’anxieux, la presque cynique et la pédagogue by the book) se préparent à affronter la nouvelle année scolaire. On ne les verra jamais en classe, mais plutôt avant ou après les cours lorsqu’ils échangent leurs trucs et leurs angoisses.

Solo Fugère, Xavier Malo, Marilyn Perreault et Klervi Thienpont incarnent avec vigueur et humanité ces professeurs déjà épuisés au début de l’année (ils ont le teint blanchâtre et les joues faussement fardées). Tiraillés entre la nécessité d’être objectifs (au risque d’être inintéressants) et de faire preuve d’empathie (au risque d’exposer leur sensibilité et celle de leurs élèves), ils avancent au fil de l’année sur la corde raide sur laquelle notre système imparfait les maintient.

Avec juste ce qu’il faut de critique sociale sur les conditions matérielles d’enseignement (locaux inappropriés, éclat trop blanc des néons, photocopieuse et ventilateur qui ne peuvent fonctionner en même temps faute de prises électriques suffisantes, bruit des toilettes et des rénovations dans une école mal insonorisée, etc.), Faire la leçon s’intéresse au plus près à la fonction enseignante. Si le texte ratisse un peu trop large (la pièce avance à coup de sous-intrigues esquissées puis rapidement mises de côté), il comporte son lot de scènes fortes (tantôt touchantes, tantôt comiques) qui frappent en plein coeur, comme le rapprochement entre la notion de consentement et la dissection d’une grenouille ou le party de Noël un peu arrosé.

Le jeu physique du Théâtre I.N.K. sert particulièrement bien le propos, la mise en scène d’Annie Ranger permettant aux quatre professeurs d’évacuer le trop-plein d’émotions qui ne peuvent s’exprimer en classe. Quand les néons s’estompent, baignés dans la lumière chaleureuse de Leticia Hamaoui, ils se confient dans des monologues où ils révèlent ce qu’ils aimeraient pouvoir dire aux étudiants, mais qui doit être refoulé au nom du sacro-saint devoir de réserve.

Une chose doit être écrite : il ne s’agit pas d’un plaidoyer sur le sort des professeurs, pour paraphraser Jean Genet à propos des Bonnes. Plutôt, Rébecca Déraspe part à la recherche des personnes perdues derrière la figure de l’enseignant « parfait » — c’est-à-dire compétent et… souriant, nous dit l’administration. Faire la leçon nous invite à réintégrer l’humain au coeur de l’enseignement, pour le bien tant du professeur que de l’élève, qui saura ne pas se faire oublier en fin de parcours.

Faire la leçon

Texte : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Annie Ranger. Aux Écuries jusqu’au 29 novembre.