«Fleuve»: tragédie familiale

La pièce «Fleuve», présentée au TNM, est adaptée des romans autofictionnels de Sylvie Drapeau («Le fleuve», «Le ciel», «L’enfer» et «La terre»).
Photo: Yves Renaud La pièce «Fleuve», présentée au TNM, est adaptée des romans autofictionnels de Sylvie Drapeau («Le fleuve», «Le ciel», «L’enfer» et «La terre»).

« J’ai peur de ma vie, mais je ne sais pas comment vivre autrement. » À mi-parcours de Fleuve, les mots frappent de plein fouet. Récit à trois voix — La Petite, La Jeune Femme et La Femme —, la pièce adaptée des romans autofictionnels de Sylvie Drapeau (Le fleuve, Le ciel, L’enfer et La terre) raconte trois âges de sa vie ; l’auteure fait la lumière sur les divers drames familiaux qui restent ancrés dans son corps et sa mémoire d’actrice.

C’est une famille de la Côte-Nord sur laquelle s’abattent tant de drames de la vie ordinaire — noyade de l’aîné, cancer de la mère, suicide du benjamin, etc. — qu’on la croirait poursuivie par une fatalité digne des tragédies qu’a si souvent jouées Sylvie Drapeau, celles de Shakespeare, de Sophocle ou de Racine.

Fleuve signe l’arrivée d’Angela Konrad dans l’enceinte du TNM. La metteuse en scène sait se renouveler de spectacle en spectacle : redoutable chercheuse aux accents souvent un peu punk, ironiques et déjantés, elle habite ici l’espace du théâtre avec un raffinement enchanteur maintenu de bout en bout. Appuyée par une solide équipe de concepteurs — au premier chef Anick La Bissonnière, qui signe l’élégante scénographie faite d’écrans qui montent et descendent comme les couches de mémoire qui se superposent dans le corps des narratrices, et Sonoyo Nishikawa, dont les variétés de bleu teintent l’espace —, Konrad propose un spectacle d’une rare beauté.

Actrices d’exception

Pour rendre le lyrisme du texte écrit au « tu » et adressé aux différents membres disparus de la meute, qui évoque la grandeur du fleuve et du ciel, de la maladie et de la mort, de l’art et de la folie, il fallait des actrices d’exception. Il y a d’abord Sylvie Drapeau elle-même, évidemment. Habituée à briller sur les planches, elle est souveraine sur la grande scène du TNM ; fabuleuse comme à l’habitude, elle se fait également espiègle, joue de sa voix si particulière, capable de vous arracher un frisson en un tournemain.

Pour jouer La Jeune Fille — celle qui à 20 ans apprend encore à peine à connaître la vie, notamment les frasques de l’amour —, Konrad parie gros en confiant le rôle à Karelle Tremblay, pour sa première expérience au théâtre. Elle y amène son unique mélange de fougue et de fragilité ; en état de grâce, elle canalise l’esprit de Drapeau sans jamais l’imiter et insuffle à sa partition juste ce qu’il faut de frondeur sans rien perdre en sensibilité. La scène du téléphone avec sa mère est peut-être la plus belle de tout le spectacle.

À leurs côtés, Alice Bouchard et Marion Vigneault (en alternance) incarnent La Petite, celle qui relate en premier les douleurs de la famille. Sans rien à envier à personne, elle déploie l’énergie folle de l’enfance qui donne au spectacle la vigueur nécessaire pour prendre son envol. Sa robe blanche, une parcelle de lumière au milieu des autres costumes en teintes de noir, guidera toujours La Femme, rappelant que de l’ombre peut jaillir la lumière.

Parcours de territoire, de femme et d’actrice en qui réside un état « juste derrière la souffrance, joie pure à un voile de l’enfer », Fleuve est un spectacle à marquer d’une pierre blanche.

Fleuve

Texte original et adaptation : Sylvie Drapeau. Mise en scène : Angela Konrad. Au TNM jusqu’au 7 décembre.