«Zéro»: le cercle de la vie

Si le monologue est à ce point émouvant, c’est que tous les enjeux qui y sont abordés le sont du point de vue d’un héros aussi attachant que lucide.
Photo: Jean-Francois Hétu Si le monologue est à ce point émouvant, c’est que tous les enjeux qui y sont abordés le sont du point de vue d’un héros aussi attachant que lucide.

Avec Zéro, Mani Soleymanlou boucle la boucle. Après Un, Deux, Trois, Ils étaient quatre, Cinq à sept, 8 et Neuf (titre provisoire), l’auteur, metteur en scène et comédien apporte un point final à son cycle numérique amorcé en 2012. Retrouvant le ton et la manière qui caractérisaient le premier volet, l’artiste revient à lui, seul sur scène et sans détour, afin de traduire le vertige d’une quête identitaire aux résonances intimes et citoyennes.

Dans ce solo qui tient du stand-up, dans le meilleur sens du terme, c’est-à-dire qu’il entrelace observations justes, humour féroce et livraison frénétique, l’artiste interroge ses origines iraniennes aussi honnêtement que sa québécitude. Il scrute courageusement le passé de son père, le présent de sa collectivité et l’avenir de son fils. Dans un spectacle qui semble s’édifier sous nos yeux, les thèmes les plus variés sont attaqués dans un apparent désordre. Il est beaucoup question d’exil, d’altérité et d’immigration, mais également de diversité, d’appropriation culturelle, de création, d’environnement et de politique.

Si le monologue est à ce point émouvant, c’est que tous les enjeux qui y sont abordés le sont du point de vue d’un héros aussi attachant que lucide, double scénique d’un artiste qu’on ne se lasse tout simplement pas de fréquenter. Cette fois, s’il fallait trouver un fil rouge dans le flot d’irrésistibles boutades et de graves interrogations, ce serait certainement la paternité, ou plutôt la transmission, en somme le cercle de la vie.

Quand son père lui révèle les raisons précises pour lesquelles ils ont fui l’Iran à l’aube de la révolution islamique, Mani se retourne inévitablement vers son fils, se prenant à rêver pour lui d’un destin… moins complexe : « Qu’il efface ce qui reste de perse dans son sang. Qu’il recommence. Qu’il reparte à zéro. Qu’il soit ce que je n’ai jamais pu être. Ce que je ne serai jamais. Que son combat identitaire soit inexistant. […] Avoir envie qu’il recommence à zéro pour moi. Qu’il corrige et vive et recommence pour nous. Qu’il reparte à zéro parce que pour moi, c’est fini. Ça va être impossible de recommencer. Ça va être impossible. »

Pendant 90 minutes, on est pendus aux lèvres de Soleymanlou, prêts à le suivre dans le labyrinthe de son esprit, dans les dédales d’une quête dans laquelle il est inévitable de se reconnaître. Comme si de rien n’était, en utilisant la logique du rêve ou en faisant de la dérision un art, en racontant une histoire à son fils ou en gravissant une montagne de glissants amalgames, en préférant toujours les questions aux réponses, l’artiste s’adresse à sa société avec une authenticité désarmante, d’une manière aussi efficace qu’importante.

Zéro

Texte, mise en scène et interprétation : Mani Soleymanlou. Une coproduction d’Orange Noyée et du Théâtre français du CNA. À La Chapelle jusqu’au 23 novembre, puis au studio Azrieli du CNA du 27 au 30 novembre.