«Faire la leçon»: la classe, ce territoire miné

L’auteure Rébecca Déraspe estime que les élèves tireraient avantage d’enseignants pouvant rester eux-mêmes en classe, partageant leurs valeurs, exprimant davantage leur humanité et leurs émotions.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteure Rébecca Déraspe estime que les élèves tireraient avantage d’enseignants pouvant rester eux-mêmes en classe, partageant leurs valeurs, exprimant davantage leur humanité et leurs émotions.

Pour sa nouvelle pièce, campée dans le monde des enseignants, Rébecca Déraspe a elle-même dû refaire ses classes, en quelque sorte. Cette commande de la compagnie de théâtre physique I.N.K. l’a amenée à tenter de trouver sa place, comme auteure, dans une création « dont la logique dépend du mouvement plus que du texte ». Un défi pour la créatrice de Gamètes, qui désire se renouveler, sur le plan formel, à chaque pièce. La femme de mots se dit fascinée par cette démarche de recherche corporelle assez peu usitée ici et « creusée » de spectacle en spectacle par les producteurs de Lignedebus.

Mais c’était un nouveau processus à apprivoiser. Faire la leçon s’est bâtie grâce à une démarche plus collective, et les thématiques choisies ont cheminé de la salle de répétition jusqu’à la dramaturge. Et non l’inverse, comme celle-ci en a l’habitude. « Cela demande de l’humilité, parce que tu n’es plus au coeur du propos. Alors ça a changé la perspective d’écriture. Le point de départ ici, ce n’était pas ma parole. Et c’est beaucoup de travail, ce [type de] création en allers-retours entre écriture et répétitions. »

Créée aux Écuries en collaboration avec la metteuse en scène Annie Ranger, la pièce traite du devoir de réserve des enseignants et de leur rapport à la rectitude politique. Rébecca Déraspe y met en lumière leur humanité, au-delà de leur rôle. « C’est un texte sur ce que les enseignants portent devant leur classe. J’avais envie de nommer ce qu’ils et elles ne peuvent pas dire. Si un prof a une peine d’amour, ça doit être immensément difficile d’aller se planter devant son groupe d’étudiants. Ce qui se passe à la maison doit rester caché ou refoulé. J’avais envie de montrer avec quoi ces personnes doivent composer au quotidien, quelles sont leurs zones d’ombre. »

Dans Faire la leçon, quatre enseignants du secondaire se réunissent dans le gymnase qui leur sert de local, afin de décompresser ou de partager leurs difficultés. Avec humour et dérision, la pièce montre aussi le terrain piégé qu’est devenue la salle de classe. Écoanxiété, contagion redoutée d’une référence au suicide, soupçon potentiel d’inconduite sexuelle ou de racisme… Ces enseignants marchent sur des oeufs.

« Tout est miné dans la société en ce moment », constate la dramaturge. Ces multiples sensibilités à ménager rendent la tâche de transmission du savoir « hyper difficile », croit-elle. « Tout est dangereux. Une petite réplique peut avoir un immense impact. » Qui sait si une remarque qu’on pense anodine ne va pas être interprétée de telle sorte qu’elle va dégénérer en problème d’anorexie ? « Moi aussi, adolescente, j’ai été blessée par des détails. C’est très délicat. »

Rébecca Déraspe s’est intéressée au moins autant à la fragilité des jeunes. L’essai En souffrance : adolescence et entrée dans la vie, du sociologue David Lebreton, l’a notamment inspirée, lui rappelant combien cette étape est « dure ». « Mais quand j’écris un texte, j’essaie de me nourrir autrement que par la thématique centrale, ajoute-t-elle. Sinon, ça devient des pamphlets et ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. L’être humain est toujours important dans mes pièces. »

Apprendre l’empathie

L’auteure estime que les élèves tireraient avantage d’enseignants pouvant rester eux-mêmes en classe, partageant leurs valeurs, exprimant davantage leur humanité et leurs émotions. Elle juge très important de développer l’empathie chez les enfants. « Et je trouve qu’on ne leur donne pas tant d’occasions de comprendre ce que les autres vivent. » Autre élément important : l’apprentissage du sens critique. « Si on ne nomme pas d’idées, si on évite de prendre position devant les jeunes, ils ne vont pas s’habituer à défendre leurs opinions. Pour moi, c’est une aberration », dit celle qui regrette d’avoir appris à débattre sur le tard.

Dans sa fiction, les élèves, en s’exprimant, finissent par contaminer leurs professeurs. « C’est ce qui me touche dans la pièce. J’ai commencé à l’écrire il y a trois ans et, en ce moment, c’est ce qui se passe : la conscience environnementale vient beaucoup de la jeunesse. Alors, j’aimerais que, comme adulte, on se laisse contaminer par cette génération. On dit tout le temps que les ados sont mous. Ce n’est tellement pas vrai. Il y a une force d’énergie immense chez eux. Et une révolte. Elle n’est peut-être pas structurée, nuancée. Mais il y a là quelque chose qu’on perd trop vite, je trouve, en devenant adulte. »

Faire la leçon sera précédée chaque soir d’une prise de parole de trois minutes, par un intervenant différent, sur un enjeu lié à l’éducation. L’auteure se réjouit de cette initiative susceptible d’approfondir la réflexion. D’autant que le sujet n’est pas suffisamment considéré, selon elle. « Je m’en suis rendu compte l’an dernier, lorsque ma fille a commencé l’école : elle n’a pas eu de professeur attitré pendant un mois. En première année ! On s’en fout, comme société, du système d’éducation. C’est un peu épeurant. Alors, je trouve superbe qu’on en parle dans ce spectacle-ci, parce que ça va peut-être ouvrir un dialogue. »

Faire la leçon

Texte : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Annie Ranger. Un spectacle du Théâtre I.N.K. Avec Solo Fugère, Xavier Malo, Marilyn Perreault et Klervi Thienpont. Au théâtre Aux Écuries, du 12 au 29 novembre.