Le coeur a ses raisons

Prenant l’immortalité du sentiment amoureux comme fil rouge, l’esthétique adoptée par la metteuse en scène et ses collaborateurs est non seulement franche, et diablement drôle, mais elle est aussi fort cohérente.
Photo: Gunther Gamper Prenant l’immortalité du sentiment amoureux comme fil rouge, l’esthétique adoptée par la metteuse en scène et ses collaborateurs est non seulement franche, et diablement drôle, mais elle est aussi fort cohérente.

En 1787, dans une autobiographie rédigée en français, Carlo Goldoni écrivait : « La jalousie tracasse, la médisance brouille, l’amour raccommode. » Voilà qui traduit assez bien la mécanique qui opère, souvent prodigieusement, dans le théâtre de cet auteur prolifique que plusieurs considèrent comme le Molière italien. La comédie sur laquelle Catherine Vidal a jeté son dévolu n’échappe pas à la règle : Les amoureux met en scène, avec un humour irrésistible, les plus délirants débordements du coeur.

S’il est un sentiment inaltérable, de ceux qui traversent les époques sans prendre une seule ride, c’est bien l’amour. À Milan au XVIIIe siècle comme à Montréal au XXIe, l’élan amoureux est bien souvent empoisonné par la méfiance, freiné pour une question d’honneur ou de renommée, ou alors entravé par des considérations bassement pécuniaires. C’est bien ce qui arrive à Eugenia (Catherine Chabot) et à Fulgenzio (Maxime Genois). Chez les amants, la jalousie est tout simplement maladive, la colère toujours prête à se soulever comme une tempête. Une fois traversés les multiples imbroglios, bien entendu, l’amour triomphera.

S’il y a lieu de s’enthousiasmer pour la relecture de Catherine Vidal, une proposition forte, qui n’est pas sans évoquer ce qu’elle avait brillamment réalisé avec L’idiot en 2018 au TNM, il est tout de même nécessaire d’apporter quelques bémols à propos du jeu. D’abord en ce qui concerne la diction : la disparité est telle chez les dix comédiens qu’on peine à croire que tout ce beau monde appartienne à la même société. Ensuite, alors que certains personnages manquent de relief, comme Flamminia (Sofia Blondin), d’autres en ont presque trop, comme Fabrizio (Éric Bernier). Parmi ceux qui brillent dans la retenue, mentionnons Olivia Palacci (Lisette) et Simon Beaulé-Bulman (Tognino).

Prenant l’immortalité du sentiment amoureux comme fil rouge, l’esthétique adoptée par Vidal et ses collaborateurs est non seulement franche, et diablement drôle, mais elle est aussi fort cohérente. Dans un boudoir à la fois chic et kitsch, qui tient du siècle des Lumières en même temps que de la salle d’essayage chatoyante d’une grande boutique de robe de mariée, les personnages vont et viennent en empruntant à ce qu’on pourrait appeler la gestuelle du hip-hop.

Dans cet univers savoureusement anachronique, auquel les jeunes spectateurs adhèrent spontanément, le David de Michel-Ange côtoie les romans-photos sentimentaux des années 1960, le clavecin rencontre Lady Gaga, la commedia dell’arte est servie à l’eau de rose. Alors que toute l’entreprise, risquée, aurait aisément pu sombrer de manière fracassante, c’est tout le contraire qui se produit. Si bien qu’on sort de la salle le coeur léger, un peu plus réconcilié avec les tourments inhérents à l’aventure amoureuse.

Les amoureux

Texte : Carlo Goldoni. Traduction : Huguette Hatem. Mise en scène : Catherine Vidal. Au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 4 décembre.