Étienne Lepage et Claude Poissant croisent à nouveau le fer

Ces jours-ci, au Quat’Sous, l’auteur Étienne Lepage (à droite) retrouve son premier metteur en scène pour la création de sa plus récente pièce, «Le ravissement». «Il fallait absolument que je trouve du temps pour monter ce texte», a lancé Claude Poissant.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ces jours-ci, au Quat’Sous, l’auteur Étienne Lepage (à droite) retrouve son premier metteur en scène pour la création de sa plus récente pièce, «Le ravissement». «Il fallait absolument que je trouve du temps pour monter ce texte», a lancé Claude Poissant.

Il y a dix ans déjà, Claude Poissant, alors au Théâtre PàP, nous faisait découvrir la voix crue, pour ne pas dire brutale, d’Étienne Lepage. Avec Rouge gueule, une suite de monologues cathartiques défendus avec une vigueur peu commune par dix comédiens joyeusement dissemblables, le tandem donnait naissance à une œuvre où les idées étaient aussi audacieuses que la manière de les formuler.

« J’ai beaucoup appris de cette première expérience, reconnaît l’auteur. J’ai réalisé l’importance de laisser dans mes partitions de l’espace aux créateurs du spectacle. Claude [Poissant] accepte de ne pas tout comprendre à la première lecture. Il n’est pas effrayé par le fait qu’il manque des bouts. Sans qu’on ait besoin de tout expliquer, il se glisse dans l’œuvre, il y trouve sa place. À mon avis, ce qu’il fait tient de l’invention, il imagine carrément un écrin pour mes mots. »

Depuis Rouge gueule, Étienne Lepage a frayé avec le théâtre jeunes publics, la danse contemporaine et même avec Dostoïevski. Ces jours-ci, au Quat’Sous, l’auteur retrouve son premier metteur en scène pour la création de sa plus récente pièce, Le ravissement. « Il fallait absolument que je trouve du temps pour monter ce texte, lance Claude Poissant. Mes fonctions de directeur artistique au théâtre Denise-Pelletier sont très prenantes, je ne vous le cacherai pas, mais il faut que je me garde au moins un projet extérieur par saison, une aventure qui m’appelle, qui me ressource. » C’est ainsi que le créateur a récemment orchestré La nuit du 4 au 5 de Rachel Graton et L’origine de mes espèces de Michel Rivard.

Être soi-même

Le ravissement est un conte cruel pour cinq personnages. Interprétée par Laetitia Isambert, l’héroïne s’appelle Arielle et vient d’avoir 18 ans. D’une candeur aussi désarmante que son silence, adoptant une attitude pour le moins subversive en regard de notre monde cynique, la jeune femme subit des pressions constantes de la part de sa mère (Nathalie Mallette), de son amoureux (Simon Landry-Désy) et de son patron (Étienne Pilon).

On lui indique sans cesse quoi faire, quoi dire et quoi penser. Jusqu’au jour où elle entreprend de s’émanciper, provoquant bien malgré elle une puissante onde de choc. Comment s’inventer, se définir, se découvrir dans une société qui ne cesse de prescrire et d’interdire ? Voilà la question qui semble sous-tendre la pièce.

Les protagonistes, y compris celui campé par Reda Guerinik, à propos duquel on ne peut tout simplement rien dire, sont à la fois schématiques et plus grands que nature. Si bien que le metteur en scène les aborde avec beaucoup de doigté : « Il faut à tout prix éviter de jouer des archétypes de façon archétypale, sinon les personnages vont perdre toute forme d’humanité. Il ne faut surtout pas les juger ou les condamner, du moins pas aussitôt qu’on les rencontre. Il faut dépasser le stéréotype, mais sans le nier, conserver l’étrangeté, mais sans tomber dans l’incompréhensible, trouver l’équilibre entre le réalisme et l’onirisme, le grotesque et le sublime. Dans cette construction pour le moins paradoxale, l’apport des acteurs est essentiel, inestimable. »

Je me suis rendu compte assez tard de la présence de la violence. En cours d’écriture, il m’arrivait même de me demander si c’était trop fleur bleue.

Lepage reconnaît que sa partition est vertigineuse : « C’est une pièce mystérieuse. On n’est pas là pour élucider ce mystère. On est là pour le rendre dans toute sa complexité, en se tenant loin des certitudes. C’est un vrai défi pour les acteurs, j’en suis conscient. Ça en sera peut-être un aussi pour les spectateurs. Mais ma préoccupation première, c’est la langue et les mots. Mon objectif, c’est d’arriver à un assemblage qui soit cohérent, qui ait du rythme et du sens, une musicalité et un propos. »

Violence et beauté

Le ravissement, c’est l’état d’une personne qui est enchantée, qui est au comble de la joie, de l’admiration. Mais on peut aussi subir un ravissement, c’est-à-dire être la victime d’un enlèvement, d’un rapt. Ainsi, comme son titre l’indique, la pièce contient autant de violence que de beauté. « Je me suis rendu compte assez tard de la présence de la violence, explique le dramaturge. En cours d’écriture, il m’arrivait même de me demander si c’était trop fleur bleue. »

Il faut savoir que l’auteur s’est librement inspiré de La petite sirène, le conte d’Andersen, mais également le film de Disney, dont l’héroïne se prénomme Ariel (en écho à celle du Ravissement qui porte le nom d’Arielle). « Parce qu’elle veut sortir de son monde protégé, la petite sirène se fait horriblement punir, explique Lepage. Dans le conte, j’ai trouvé plusieurs clés, de quoi nourrir les motivations de mon personnage. Arielle n’est pas provocante, vengeresse ou anticonformiste, elle est curieuse, elle ressent un appel mystérieux. Elle n’a pas fait de plan. Elle n’est pas en colère. À mon sens, elle n’est pas consciente, du moins au début, que sa démarche pose problème à son entourage. »

Ainsi, sur son passage, mine de rien, sans fureur ni révolte, sans indignation ni condamnation, mais de manière indéniable, la jeune femme éclaire certains des plus préoccupants systèmes d’oppression de sa société, c’est-à-dire de la nôtre. Ne vous reste plus qu’à aller à sa rencontre.

Le ravissement

Texte : Étienne Lepage. Mise en scène : Claude Poissant. Au théâtre de Quat’Sous du 22 octobre au 16 novembre.