Un brassage des maux de l’Amérique

«Disparu.e.s» découle du théâtre psychologique américain des années 1950, mais revisité avec des «touches d’humour cynique inhérent à notre époque», explique le dramaturge René Richard Cyr.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Disparu.e.s» découle du théâtre psychologique américain des années 1950, mais revisité avec des «touches d’humour cynique inhérent à notre époque», explique le dramaturge René Richard Cyr.

Tandis que son succès L’homme de la Mancha poursuit sa lancée au Rideau vert, le prolifique René Richard Cyr est déjà rendu ailleurs. C’est-à-dire à la compagnie Jean-Duceppe où, par un hasard lié aux choix de programmation, il n’avait pas signé de mise en scène depuis 2011. Il sera aux commandes d’une pièce imposante, la fresque familiale August : Osage County, retitrée ici Disparu.e.s. L’œuvre, écrite par le comédien et auteur américain Tracy Letts (Bug, déjà montée à La Licorne), a été couronnée, entre autres récompenses, par le prix Pulitzer en 2008.

Un dramaturge qui a bien digéré ses classiques. « C’est comme si Tracy Letts avait pris Tennessee Williams, Eugene O’Neill, Arthur Miller et les avait mis dans un immense blender », résume le coloré metteur en scène. Sa pièce découle du théâtre psychologique américain des années 1950, mais revisité avec des « touches de l’humour cynique inhérent à notre époque », explique Cyr. « À peu près toutes les maladies de l’Amérique sont là, dans une espèce de mélodrame comique surchargé — ou de comédie mélodramatique, c’est le public qui nous le dira. »

La forte pièce raconte la disparition de Beverly Weston, un poète qui a autrefois connu la gloire grâce à un seul livre. Cette énigme fait converger tout le clan, dont ses trois filles, dans l’étouffante demeure d’Oklahoma autour de Violet, la mère malade et accro aux médicaments. S’ensuivent des affrontements féroces qui font émerger des conflits familiaux et la révélation de quelques secrets.

René Richard Cyr s’est « permis » de raccourcir et d’adapter un peu le long texte traduit par Frédéric Blanchette (et monté par le Théâtre du Trident en 2014, sous le titre Mois d’août, Osage County). La pièce, dit-il, dépasse le simple portrait d’une famille dysfonctionnelle. « C’est une Amérique en train de disparaître, aux repères ébranlés, les personnages n’y trouvent plus les valeurs qu’ils connaissent. » Le nouveau titre, Disparu.e.s, reflète cette vision plus large d’un monde déjà enfui, qui saisit la société états-unienne à un moment où les relations de couple ne tiennent plus, où l’individualisme a remplacé la solidarité entre sœurs, où les fossés générationnels sont clairs. « Le déclin de l’empire américain, il est là. »

Le metteur en scène apprécie aussi la construction d’une pièce qui s’amorce en duo, puis qui ajoute progressivement des personnages. « C’est comme s’il y avait une addition, et après une soustraction. Les personnages repartent. Et nos vies sont faites de mille disparitions. On perd tout au fur et à mesure. »

Univers féminin

La pièce, se réjouit-il, est beaucoup portée par les sept personnages féminins, « très emblématiques ». « Je ne dis pas que les personnages masculins ne sont pas intéressants, mais ils sont un peu accessoires. C’est Barbara et son mari. Comme si, pour une fois, les hommes étaient nommés en fonction de leur relation avec les femmes principales de la pièce. »

Au sein de cette famille du Midwest, il y a aussi une employée cheyenne (l’Innue Kathia Rock), qui vient rappeler l’importance de la mémoire, des racines, de se souvenir d’où l’on vient. « Dans le décor, elle surplombe le show. C’est un personnage qui [au début] nous semble traité comme quantité négligeable. Alors que le salut et la rédemption logent aussi dans la reconnaissance qu’on a face à elle. C’est elle qui clôt le spectacle. »

Multipliant les répliques « assassines », le texte met en valeur une écriture mordante, mais où des dialogues terre à terre ne permettent pas à la mise en scène d’éviter vraiment le réalisme. « J’ai rapidement balayé la notion d’hyperréalisme pour faire quelque chose, ma foi, d’assez classique, mais très punché. Le défi, c’est de quitter le small talk, le téléroman, pour que tout ait un sens. Cette pièce est un formidable tricotage, avec des gros crochets et de la grosse laine. »

Distribution

Avant d’accepter Disparu.e.s, René Richard Cyr voulait trouver sa Violet, l’interprète de la matriarche plus grande que nature. « C’est un rôle colossal. Et j’avoue que, si Christiane Pasquier ne m’avait pas dit oui, ça m’aurait déstabilisé. Elle est toujours vraie, tout en étant audacieuse, étonnante. » C’est une comédienne qu’il n’avait jamais dirigée, à l’instar de certains des treize membres de cette distribution, telles Sophie Cadieux ou Marie-Hélène Thibault.

« Comme metteur en scène, on a souvent une famille d’acteurs », explique Cyr, qui découvrira aussi plusieurs nouveaux interprètes dans Les trois sœurs, en mars prochain au TNM. La démarche n’est pas délibérée. Toutefois, « je suis peut-être rendu là. Comme si c’était un désir de renouveler mon écoute ».

L’expérimenté créateur assure toutefois qu’il a toujours mis beaucoup de soin dans sa sélection. « Composer la distribution, c’est ce qui est le plus long pour moi. Le moment où je suis le plus… Je ne veux pas dire angoissé, mais peut-être un peu. Je veux être sûr d’avoir la meilleure personne pour le rôle. J’en suis très soucieux parce que je me targue de faire des spectacles sans technologie. Comme spectateur, je peux être soufflé par les nouvelles technologies. Mais je n’aime pas travailler avec des machines. J’aime beaucoup travailler avec des gens… »

«Belles-soeurs», du Brésil à Broadway?

Pendant ce temps, l’un des grands succès de René Richard Cyr poursuit sa fabuleuse trajectoire. Le printemps dernier, Ariane Mnouchkine elle-même a monté son adaptation musicale des Belles-soeurs au Brésil. La directrice du Théâtre du Soleil avait attendu longuement, aux termes de la première parisienne du spectacle, en 2012, pour venir féliciter les artistes québécois, se rappelle le créateur. « C’est comme si j’étais un jeune cinéaste et que Steven Spielberg voulait me voir. C’est un maître [pour moi]. Et elle ne tarissait pas d’éloges. » Tellement que, pour As Comadres, Mnouchkine a décidé — à l’exception de l’ajout d’un choeur formé par des actrices supplémentaires — de reproduire fidèlement la mise en scène de Cyr. « J’ai vu une vidéo du spectacle, ils ont gardé le même décor, les mêmes costumes. C’est sûr que j’étais flatté qu’elle dise publiquement : pourquoi changer ce qui est parfait ? » Mais l’universalité de la pièce de Michel Tremblay ne surprend plus Cyr. La version anglophone du musical — « très différente » de la version originale créée en 2010 — pourrait bien aboutir à Broadway. En septembre, une distribution américaine l’a lue devant 160 producteurs et diffuseurs des États-Unis. Et les négociations auraient été entamées avec neuf théâtres pas trop gros (« Allan Sandler, le producteur montréalais, est très soucieux de conserver l’esprit du show »). « Tout le monde paraît très confiant. Semble-t-il qu’on pourrait voir ça d’ici deux ans. » Une production qu’on aimerait créer avec une équipe (conception, mise en scène) entièrement féminine.

Disparu.e.s (August : Osage County)

Texte : Tracy Letts. Adaptation et mise en scène : René Richard Cyr. Traduction : Frédéric Blanchette. Au théâtre Jean-Duceppe, du 23 octobre au 23 novembre.