«J’t’aime encore»: éloge de l’enracinement amoureux

Dans ce solo créé en 2016 à l’église de Notre-Dame-des-Prairies, et rodé en tournée depuis, Marie-Joanne Boucher commande avec totale aisance un environnement scénique dépouillé.
Photo: Ariel Tarr Dans ce solo créé en 2016 à l’église de Notre-Dame-des-Prairies, et rodé en tournée depuis, Marie-Joanne Boucher commande avec totale aisance un environnement scénique dépouillé.

Il ne faut pas trop se fier au titre, assez cucul, ni à l’invitation, encore plus alarmante, qui accueille le spectateur à l’entrée de la Petite Licorne : soit une incitation à déposer un mot d’amour dans une boîte… Le sympathique solo J’t’aime encore déjoue généralement les pièges d’un sujet qui aurait pu être mièvre. Ou franchement banal.

Pour ce premier texte destiné au théâtre, Roxanne Bouchard (En terrain miné, Nous étions le sel de la mer) a répondu à la demande de la comédienne Marie-Joanne Boucher.

Jouant savoureusement sur la mise en abyme, les décrochages et l’autodérision, le monologue met justement en vedette une actrice possédant un profil similaire à cette interprète surtout connue pour ses rôles au petit écran. Or, dès le départ, Boucher nous avertit qu’il y a eu erreur, que le spectacle est en fait plutôt une lecture publique, et entreprend de débiter, le nez collé à son texte, ce qui prend la forme d’une conférence traçant des liens entre l’amour et la permaculture…

Un texte officiel dont la comédienne sort bientôt, en une série initiale d’allers-retours où elle fait des apartés personnels, ou porte même un regard critique sur le travail de l’auteure.

Et c’est ainsi que la protagoniste glisse peu à peu dans le coeur du sujet : la crise de la quarantaine d’une femme qui a troqué ses rêves de gloire de jeunesse pour une vie rangée dans la (pas si) lointaine campagne et qui se met à douter du bien-fondé de ses choix.

À un âge où les actrices ne sont plus considérées de la première fraîcheur par une industrie impitoyable, elle a envie « d’y croire encore ». Et peut-être de tester sa capacité de séduction, après seize ans de relation stable. Cette mère d’un adolescent et d’un bébé manie une ironie jouissive pour décrire son train-train quotidien (des tâches qui lui semblent encore plus dévolues...), si éloigné de la vie glamour de cette amie, actrice en vogue, venue parader avec ses anecdotes cannoises et ses perspectives de tournage à Barcelone. (Un personnage, s’il flirte évidemment avec la caricature, qui maîtrise l’art de débiter des vacheries sans en avoir l’air.) D’où la tentation, lors d’un party branché… Qu’est-ce que l’infidélité, aujourd’hui ? se demande notre héroïne.

Dans ce solo créé en 2016 à l’église de Notre-Dame-des-Prairies, et rodé en tournée depuis, Marie-Joanne Boucher commande avec totale aisance un environnement scénique dépouillé. Avec beaucoup de souplesse, la comédienne interpelle le public, navigue entre raconter et incarner, entre un ton ironique et une lyrique sincérité.

Car finalement, Roxanne Bouchard dresse dans J’t’aime encore un plaidoyer convaincu pour la beauté des gestes quotidiens, transformés en « rituel sacré ». Citation de la philosophe Simone Weil à l’appui, elle rappelle la liberté trouvée dans un engagement choisi. Routine journalière, relation amoureuse bâtie sur la durée, favoriser la continuité à l’excitation de la nouveauté : des valeurs qui paraissent aujourd’hui presque à contre-courant…

J’t’aime encore

Texte : Roxanne Bouchard. Mise en scène : François Bernier. Production Écoumène. À la Petite Licorne jusqu’au 11 octobre.