«Savusun» au FTA: corps théâtre

En une série de quelques tableaux, longs, narrés, chantés ou bougés, Darabi exprime sur une scène pratiquement nue, comme un rituel expiatoire plombé au dramatisme, de l’érotisme, du féminin, du masculin, de la fluidité.
Photo: Otto Zinsou En une série de quelques tableaux, longs, narrés, chantés ou bougés, Darabi exprime sur une scène pratiquement nue, comme un rituel expiatoire plombé au dramatisme, de l’érotisme, du féminin, du masculin, de la fluidité.

Le corps a beau être pour l’être théâtre d’émotions, de pensées et sensations, il ne suffit pas de le mettre sur scène pour qu’il fasse œuvre. La charge d’âme qui font que corps et être deviennent pour ces autres que sont les spectateurs capteurs d’œuvres reste impossible à cerner, tant c’est métaphysique. Le solo Savusun, intime et identitaire, de l’Iranien Sorour Darabi, est un lumineux exemple, par ses lacunes comme par sa force, de ce corps qui soudain fait entièrement théâtre, ou le dilue malgré soi.

Car c’est le corps qui est ici thème et outil dramatique principal. Sur scène, la voix de Sorour Darabi parle de lui au masculin (on adopte donc ce choix); son corps l’est aussi, sinon les extrémités et leurs gestes qui semblent très féminins — et pourquoi le semblent-ils, sinon le vernis aux ongles?, se demande-t-on comme spectateur, dans un intéressant jeu de révélation des perceptions. En une série de quelques tableaux, longs, narrés, chantés ou bougés, Darabi exprime sur une scène pratiquement nue, comme un rituel expiatoire plombé au dramatisme, de l’érotisme, du féminin, du masculin, de la fluidité.

Si la difficulté de l’incarnation d’une différence individuelle est indubitablement le sujet, gestes et émotions par maladresse ne s’incarnent ici que superficiellement, minant leur porosité, malgré toute la bonne volonté de l’interprète. Dans les scènes plus performatives (fellation aux chandelles) ou dansées, jeu, mouvement, images n’arrivent pas à leur cristallisation; l’adresse frontale au public semble forcée.

Sauf dans la scène-cœur, cette longue narration d’une lettre amoureuse, troublante, incestueuse au «baba», au père adoré et érotisé. Dans ce tableau, très réussi, tout prend sens et s’harmonise, captive et trouble. Et c’est là que devient évidente, pour ceux qui en douteraient, la puissance dramaturgique sur scène d’une identité autre que socialement convenue. L’impact est aussi politique. Mais cette puissance se dissout déjà dans la danse suivante. Et cette belle scène est bien peu, sur la somme.

Vrai que le contexte montréalais n’est pas celui de l’Iran, qui traverse la trame du récit comme l’histoire du créateur. Ce qui par simple présence est là-bas politique, revendicateur ou provocant — comme la parole homosexuelle — n’a pas la même charge ici.

Sorour Darabi est certes un artiste prometteur. Mais en l’état, le jeu et la dramaturgie dans Savusun manquent de solidité.

Savusun

de et avec Sorour Darabi. Présenté par le Festival TransAmériques. Au théâtre Prospero, jusqu'au 26 mai.