Jalal Altawil d’un exil à l’autre

Le parcours de Jalal Altawil (au centre), qui a connu de grands bouleversements avec la révolution syrienne, le laisse ici étrangement en phase avec le personnage de Hassan al-Wazzan qu’il incarne.
Photo: Simon Gosselin Le parcours de Jalal Altawil (au centre), qui a connu de grands bouleversements avec la révolution syrienne, le laisse ici étrangement en phase avec le personnage de Hassan al-Wazzan qu’il incarne.

Comédien syrien bien connu au Moyen-Orient, Jalal Altawil vit, depuis la révolution syrienne de 2011, exilé en France. Un parcours qui n’est pas étranger au rôle que lui a confié Wajdi Mouawad dans son dernier Tous des oiseaux, de passage au Québec pour le Festival TransAmériques, puis au Carrefour international de théâtre.

Créée fin 2017 au Théâtre national de la Colline, que dirige Mouawad à Paris, Tous des oiseaux met en scène des comédiens de nationalités éparses, collant au thème d’une pièce sur l’identité et les frontières. Le parcours individuel d’Altawil, lui, présente de nombreuses ressemblances avec le personnage qu’il incarne, Hassan al-Wazzan. Ou Léon l’Africain, nom sous lequel il est plus connu en Occident.

Issu d’une famille réfugiée au Maroc après la prise de Grenade en 1492, ce dernier a sillonné les pays du Maghreb, l’Arabie et l’Égypte jusqu’à sa capture au retour d’un pèlerinage à La Mecque. « Hassan al-Wazzan est devenu un diplomate très connu. Et, après avoir été fait prisonnier, il a accepté de devenir chrétien, car il n’avait pas le choix : “Il faudrait mourir pour l’islam ? Non, j’aime la vie…” Par ce geste, il a traversé un problème dans lequel nous, maintenant, on est bloqués », souligne le comédien, qui a dû lire près de 3000 pages sur la figure historique, en plus de travailler en préparation avec l’historienne canadienne Natalie Zemon Davis.

« Pour moi, c’était là un pont pour traverser le personnage. Il parle sept langues », rappelle Altawil, qui n’en parlait « que deux » à son arrivée en France, l’araméen et l’arabe, pour lequel il assure la traduction dans la pièce. « Il a changé son nom, également : Hassan al-Wazzan est devenu Léon l’Africain. Et il a deux religions, musulmane et chrétienne ; il a une double identité, et c’est ce dont parle le spectacle. »

Universitaire juif allemand d’ascendance israélienne, Eitan, le personnage principal de la pièce, fait à New York la rencontre d’une Américaine d’origine arabo-palestinienne. Il est chercheur en génétique ; elle, en histoire, dans un de ces jeux d’opposition chers au dramaturge. Et leur rencontre les ramènera sur la terre de leurs ancêtres, où l’idylle se verra brouillée par les inévitables sillages du passé. « Nous, maintenant, on est pris dans ce problème : je suis Français, je suis Syrien, vous êtes Canadien… Musulmans, chrétiens et juifs… En 2019, on est bloqués dans ça ; al-Wazzan, il en a toutefois fini avec cette idée il y a longtemps. »

Lendemains de révolution

Pas étonnant que la figure d’al-Wazzan ait été aux fondements de la création de Mouawad qui, puisant au Léon l’Africain publié par Amin Maalouf en 1986, replonge dans les racines de l’identité comme le faisaient Incendies ou Ciels. Le parcours d’Altawil, qui a connu de grands bouleversements avec la révolution syrienne, le laisse ici étrangement en phase avec son personnage.

« Pour moi, il y a toujours eu cette idée d’un ennemi : l’ennemi, c’est Israël ou… les autres. De son côté, le régime dictatorial dit : “Notre ennemi, c’est l’Europe, ou les Américains, ou alors les Israéliens.” Après 2011, cependant, j’ai découvert que mon ennemi, c’était un Syrien ! », constate celui qui, actif dans la guerre civile, a été emprisonné à deux reprises par le régime de Bachar al-Assad.

« On est obligés, parfois, de traverser un autre monde, un autre pays, exilé. Participer avec Wajdi Mouawad à ce spectacle m’a confronté à moi-même : je suis quoi, maintenant ? On est contre les musulmans, contre les juifs… Tout ça, vraiment, tombe après Tous des oiseaux. »

« Désormais, aussi, je prends des projets qui disent quelque chose de la valeur que j’ai apprise après la révolution syrienne : la liberté, la liberté personnelle. Comment tu vis libre, et qu’est-ce que tu fais comme artiste », défend celui qui, avant la révolution, était une « star » pour avoir joué dans une quarantaine de séries télévisées. « Mais vraiment, maintenant, non : les questions, c’est désormais de dire quelque chose pour l’histoire, pour être connecté avec l’autre. »

Citoyen du monde

Ironie du sort, la veille de son entretien avec Le Devoir, la semaine dernière, Jalal Altawil apprenait que son entrée au Canada était refusée, mettant en péril la tenue de la pièce au Québec. « Parce que je suis réfugié, j’ai eu un problème ; toute l’équipe a pu obtenir son visa sauf moi… C’est compliqué, maintenant, pour un réfugié syrien. Et ça me choque parce que, pour moi, le Canada, ce n’est pas Trump, ce n’est pas les États-Unis… »

La situation s’est heureusement régularisée. Au grand soulagement d’Altawil, qui a choisi d’aborder la situation avec « optimisme ». « Reste que ça fait un peu mal. J’ai un titre, j’ai tous les papiers en France ; j’y suis réfugié, j’y habite et j’ai commencé à demander ma nationalité française, mais je [n’aurais pas pu] voyager au Canada ? »


Une version précédente de cet article était coiffée d'une mauvaise photo. Nos excuses.

Tous des oiseaux

Au FTA du 22 au 27 mai et au Carrefour international de théâtre le 3 juin.