«Coriolan»: rumeurs et politique

Ce que la pièce gagne en clarté (les enjeux politiques entre la plèbe et l’élite romaine sont limpides), elle le perd en complexité psychologique: les personnages sont animés par une idée et n’en dévient pas, Coriolan le premier, toujours aveuglé par son honneur.
Photo: Yves Renaud Ce que la pièce gagne en clarté (les enjeux politiques entre la plèbe et l’élite romaine sont limpides), elle le perd en complexité psychologique: les personnages sont animés par une idée et n’en dévient pas, Coriolan le premier, toujours aveuglé par son honneur.

Dire que Coriolan était attendu avec fébrilité serait un euphémisme. D’une part, la pièce arrive au TNM précédée d’une rumeur favorable après sa création au Festival de Stratford l’été dernier ; d’autre part, il s’agit du premier spectacle présenté ici par Robert Lepage depuis SLAV. Comment le public allait-il recevoir cette pièce où l’élite vomit sur le peuple, « cette bande de bâtards dégénérés », comme l’énonce un Coriolan de marbre dès l’ouverture ?

Lepage — confirmant sa réputation de metteur en scène cinématographique — réalise Coriolan comme une superproduction hollywoodienne, avec toutes les qualités et tous les défauts qu’une telle approche suppose. Au-delà de la présence d’écrans et de projections vidéo pour situer les décors, c’est son travail sur le cadrage, le travelling et la direction du regard qui fascine. L’imposante scénographie est faite d’écrans qui se déplacent, s’ouvrent et se referment d’une scène à l’autre, jouant du cadre pour resserrer l’action d’une scène ou amplifier l’impression de grandeur d’une autre. Lepage organise le cadre de scène comme si on alternait, dans un film, entre le format 1.33 :1 (presque carré) et le format standard 2.35 :1, en passant par le 16:9.

Le dispositif scénique repose sur une mécanique indéniablement bien huilée et la réussite du spectacle doit énormément à l’équipe technique, même si la fascination des premières scènes s’amenuise à mesure que les transitions se répètent dans la deuxième partie du spectacle. Mais qui dit superproduction dit aussi usage de clichés, à commencer par la musique omniprésente, tonitruante et appuyée, tant dans les scènes de tension que d’intimité. La recherche d’effets à tout prix alourdit certaines scènes qui bénéficieraient de plus de retenue.

Peut-être est-ce dû à l’adaptation de Michel Garneau, qui enchaîne les événements à un rythme très rapide, particulièrement dans le dernier tiers. Ce que la pièce gagne en clarté (les enjeux politiques entre la plèbe et l’élite romaine sont limpides), elle le perd en complexité psychologique : les personnages sont animés par une idée et n’en dévient pas, Coriolan le premier, toujours aveuglé par son honneur. Malgré cet accès limité à l’intériorité des personnages (bon nombre de monologues délibératifs sont coupés), les comédiens leur donnent habilement corps, à commencer par le duo central de Coriolan et Tullus Aufidius, le général des Volsques : Alexandre Goyette crée un Coriolan à la fragilité bienvenue, alors que Reda Guerinik, trop absent des scènes québécoises, compose un Aufidius calculateur, mais sensible.

C’est dans les relations interpersonnelles de Coriolan (avec sa mère Volumnia, son conseiller Ménénius ou son camarade Cominius), plutôt que dans les enjeux politiques ou son ancrage dans un univers contemporain, que la relecture de Coriolan intéresse. D’un côté, l’ambiguïté oedipienne de la relation mère-fils emprunte au registre comique (Anne-Marie Cadieux, survoltée du début à la fin, provoque d’ailleurs les plus grands rires) ; de l’autre, l’admiration mutuelle entre les deux guerriers est tirée du côté de l’érotisme (l’homosexualité d’Aufidius est d’ailleurs suggérée dans la relation avec son lieutenant), ce qui donne lieu à un corps-à-corps entre les deux, rare moment où les corps s’expriment librement, sans s’empêtrer dans les paroles.

Coriolan n’accorde pas de crédit à la rumeur populaire, ce qui le mènera à sa perte. Mais quand la rumeur est bonne, comme au soir de la première, est-elle plus facile à accueillir ?

Coriolan

Texte : Shakespeare. Traduction et adaptation : Michel Garneau. Mise en scène : Robert Lepage. Au théâtre du Nouveau Monde du 15 janvier au 9 février 2019.