«Lascaux»: des inconvénients de la poésie

On sent surtout l’effort déployé par le texte pour créer des passerelles en liant les parois de la grotte aux parois utérines, la naissance d’un fils à l’apparition humaine, le destin de Lascaux à celui de notre espèce.
Photo: Rolline Laporte On sent surtout l’effort déployé par le texte pour créer des passerelles en liant les parois de la grotte aux parois utérines, la naissance d’un fils à l’apparition humaine, le destin de Lascaux à celui de notre espèce.

Fable sur les origines humaines, Lascaux s’articule autour de thèmes forts. Appuyée sur une facture poétique vaporeuse, la pièce peine cependant à faire résonner ces thèmes autant qu’elle le voudrait.

La pièce s’ouvre dans une pénombre presque complète. On entrevoit les murs d’une grotte, cette noirceur déjà peut nous apparaître comme celle des origines : celle de l’humain, la nôtre. Au milieu du silence, une voix se fait entendre — celle de Dordogne, tortue géante symbolisant la terre. Cette voix n’est que syllabes, parole encore informe qui pourtant résonne en nous. Lascaux se présente alors d’emblée comme une pièce tournée vers les sens, et capable de profondes évocations.

Or la proposition apparaît déjà moins convaincante avec le jeu qui se joint au décor. Les lumières qui s’allument révèlent une femme isolée dans cette grotte, prise au piège. À la comédienne Marjorie Vaillancourt, initialement seule en scène, échoit alors la tâche fort délicate de nous accompagner dans son univers ; position difficile, car son personnage de Madeleine devra nous expliquer ses difficultés et nous exposer son ressenti grâce au seul texte.

Les possibilités d’action, évidemment, sont réduites dans cet abri sous-terrain dont elle est prisonnière ; la comédienne apparaît néanmoins prise dans le texte. Tout passe par le crible des mots, tandis que peu de place est faite pour le corps dans la construction du récit, rendant difficile l’appréhension de sa détresse.

L’allégorie utérine

Seule au monde, Madeleine se découvre rapidement enceinte. Sans assistance, elle donnera ainsi naissance à Lascaux — une marionnette à laquelle il restera difficile de s’attacher. Avec ce fils élevé dans une caverne bellement reproduite, elle repassera les grandes étapes de l’apprentissage, au premier chef l’entrée dans le langage : elle lui nommera les animaux qui habitent la surface, les couleurs pour décrire le monde, elle lui apprendra l’alphabet.

Elle lui nommera le monde des humains, aussi, décrivant une humanité striée par les guerres, un monde violent. Ce monde violent, toutefois, peine à acquérir une épaisseur et demeure une idée.

À travers ce condensé éducatif, on sent surtout l’effort déployé par le texte pour créer des passerelles en liant les parois de la grotte aux parois utérines, la naissance d’un fils à l’apparition humaine, le destin de Lascaux à celui de notre espèce. Les enseignements de Madeleine sont ainsi entrecoupés des mots de Dordogne, à coups de petites salves répétées, et laissées à l’interprétation du public — substantifs sans verbe dont l’effet poétique, souvent appuyé et constamment rejoué, a vite fait de s’user.

En somme, on rejoint difficilement les espaces que la pièce cherche à explorer et, souvent, on se bute à sa prodigalité poétique. Dommage, quand le décor fort simple, de même qu’un imaginaire autour des premières peintures humaines, présentait de belles possibilités d’évocation.

Lascaux

Texte : Jasmine Dubé. Mise en scène : Jasmine Dubé et Pierre Robitaille. Avec Éva Daigle, Jules Ronfard et Marjorie Vaillancourt. Une production Pupulus Mordicus et Bouches Décousues, au Périscope jusqu’au 2 février.

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