Le Théâtre Centaur célèbre son demi-siècle d’existence

Environ 30% du public fréquentant le Centaur serait francophone. Une proportion que sa directrice Eda Holmes aimerait encore augmenter. Elle espère collaborer avec «des artistes francophones connus».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Environ 30% du public fréquentant le Centaur serait francophone. Une proportion que sa directrice Eda Holmes aimerait encore augmenter. Elle espère collaborer avec «des artistes francophones connus».

C’est en 1969, paradoxalement une intense période d’affirmation francophone au Québec, que Maurice Podrey a cofondé la compagnie théâtrale qu’il allait diriger durant presque trente ans. Et celle-ci a justement trouvé sa niche grâce à ce brassage linguistique et politique proprement montréalais, selon Eda Holmes, qui est devenue il y a un an la première femme à diriger le Centaur. « La pièce qui nous a mis sur la carte, c’est Balconville », rappelle-t-elle. La création bilingue de David Fennario confrontait les deux solitudes en 1979. « C’était comme une [incarnation] de Montréal, avec les conflits mais aussi tout ce qu’on a en commun. La pièce a donné à la compagnie son identité. »

Fennario est l’un des auteurs anglo-montréalais que le théâtre, installé dans l’ancien édifice de la Bourse, au coeur du Vieux-Montréal, a contribué à faire entendre. Une dramaturgie distinctive, parce qu’influencée par les auteurs francophones, croit Eda Holmes. « Le théâtre canadien anglophone est beaucoup plus influencé par la dramaturgie naturaliste des Britanniques et des Américains. Je trouve les Anglos d’ici beaucoup plus à l’aise avec les structures narratives abstraites. »

C’est cet accent mis sur le développement des voix de la métropole qui différencie le Centaur, selon Patrick Lloyd Brennan, directeur général de la Quebec Drama Federation. « On y présente des histoires canadiennes, mais plus spécifiquement québécoises et montréalaises. Sa programmation inclut beaucoup de dramaturges locaux : on s’y voit sur scène. » Le Centaur aurait aussi favorisé cette dramaturgie montréalaise en « invitant des artistes et des compagnies émergentes et en faisant du mentorat ».

Du côté francophone, le public de chaque théâtre est très spécifique. Le nôtre change, selon les spectacles qu’on présente.

Reste que la communauté est petite — comme ses prédécesseurs Gordon McCall (de 1997 à 2007) et Roy Surette, Eda Holmes a été recrutée à l’extérieur du Québec. Mais pour l’ex-directrice adjointe du Shaw Festival, ce statut unique de culture anglophone minoritaire n’est pas sans intérêt. « Il force à se questionner : quelles sont les histoires [essentielles] qu’on doit raconter ici en anglais ? » Réponse : pas nécessairement les mêmes qu’ailleurs au Canada. « Par exemple, Choir Boy, notre pièce d’ouverture, [était] un texte américain mettant en vedette de jeunes Noirs. À Toronto, il y en a beaucoup, des pièces comme ça. » Mais pas ici.

Un carrefour

Le Centaur attire une clientèle étonnamment diversifiée, affirme sa directrice. « Du côté francophone, le public de chaque théâtre est très spécifique. Le nôtre change, selon les spectacles qu’on présente. Ainsi, lorsqu’on monte une pièce d’un auteur d’ascendance italienne, le public est majoritairement issu de la communauté italo-montréalaise. On est comme un carrefour. »

Dans ce paysage théâtral anglo-montréalais plus restreint, la programmation doit donc ratisser large pour s’adresser à différentes sections de la population. « On ne peut pas être seulement le Théâtre Jean-Duceppe anglophone. Aussi parce que le théâtre indépendant est très fort. Il y a beaucoup de jeunes artistes qui font des choses très intéressantes et qui ont besoin d’un endroit pour faire de l’exploration. » D’où des initiatives destinées à la relève, comme le Wildside Festival et Brave New Looks.

Environ 30 % du public fréquentant le Centaur serait francophone. Une proportion qu’Eda Holmes aimerait encore augmenter. Elle espère collaborer avec « des artistes francophones connus ». « Beaucoup de francophones ne savent pas que nous sommes ici. On va essayer de leur tendre la main. »

Dans l’histoire du Centaur, il aura fallu attendre la 17e saison, en 1985, pour voir une première traduction d’une pièce de Michel Tremblay. Mais depuis une couple de décennies, les Jean-Marc Dalpé, François Archambault et autres ont été montés rue François-Xavier. Des liens ont été noués avec certaines compagnies francophones. Patrick Lloyd Brennan voit même dans le Centaur un symbole « de la réconciliation des deux communautés ».

Pour l’actuelle directrice, qui a étudié à l’École nationale de théâtre et qui a elle-même depuis mis en scène des pièces québécoises (dont la première anglophone du Tom à la ferme de son « bon ami » Michel Marc Bouchard), l’importance de la dramaturgie franco paraît claire : « Elle m’a formée comme artiste. » Cette native du Texas tient d’ailleurs à faire l’entrevue en français, une langue qu’elle continue d’apprendre — bien qu’elle recoure parfois à la bouée de sauvetage de l’anglais.

Eda Holmes, qui avait quitté Montréal pour Toronto en 2003, estime le contexte actuel plus favorable aux échanges entre les deux communautés et voit chez les jeunes artistes francophones une ouverture beaucoup plus grande à travailler dans les deux langues. Elle développe d’ailleurs un projet avec Sylvain Bélanger, du Théâtre d’Aujourd’hui.

Sa prochaine saison comportera la traduction d’une pièce francophone. « J’essaie de créer une coproduction avec un théâtre torontois, afin de donner aussi une fenêtre sur la culture québécoise au reste du pays. Il y a de jeunes écrivains incroyables au Québec. Et nous vivons ici ! Montréal est l’inspiration du théâtre urbain que je veux faire. Toute la ville ! Pas juste la communauté anglophone. »

La saison anniversaire

Pour la programmation principale de sa première saison, celle déjà en cours, Eda Holmes a choisi six pièces contemporaines, dont une majorité de canadiennes. L’an 2019 débutera par True Crime, un solo « très provocateur » de Torquil Campbell, chanteur du groupe rock local Stars. En février, The Last Wife de Kate Hennig, « une pièce très connue au Canada », s’inspire de Catherine Parr, la dernière épouse d’Henri VIII, pour dresser un « examen des femmes au pouvoir ». Au printemps, Morris Panych adaptera au contexte montréalais, avec deux personnages francisés, sa satire sur le consumérisme, The Shoplifters. Enfin, la saison se fermera sur Blind Date, de l’Albertaine Rebecca Northan. Une pièce entièrement improvisée dans laquelle un clown choisit chaque soir un spectateur…