«Perplex(e)»: ludiques variations identitaires

«Perplex(e)» déploie un univers éminemment théâtral, où l’on joue avec les codes de la représentation.
Photo: Hugo B. Lefort «Perplex(e)» déploie un univers éminemment théâtral, où l’on joue avec les codes de la représentation.

Après trois spectacles originaux — c’est le cas de le dire —, le Projet Bocal délaisse la création pour jouer une pièce du répertoire contemporain. Un virage qui pourrait être un peu risqué, tant le fantasque trio a su développer un univers à lui et, assurément, des fans qui attendent avec un plaisir anticipé chacune de ses singulières offrandes. Mais avec Perplex(e), créée en 2010 par l’Allemand Marius von Mayenburg, le collectif friand d’humour insolite opte pour une oeuvre baignant un peu dans les mêmes eaux. L’auteur de Visage de feu y flirte en effet avec l’absurde.

Le spectacle dirigé par Patricia Nolin prend ses aises dans une Petite Licorne transformée en salon bourgeois, selon une configuration très efficace. Un lieu conventionnel, mais où quatre personnages perdent progressivement leurs repères familiers. Cet appartement qu’un couple retrouve au terme de ses vacances est-il vraiment le sien ? Ce qu’il tenait pour évident au départ est peu à peu miné par des indices du contraire (que fait là cette plante inconnue ?). Et à la fin de cette séquence d’ouverture, les personnages ont accepté comme si de rien n’était le fait que ce logement est plutôt celui de leurs amis.

La pièce déroule ainsi, sans interruption apparente, dans une série de scènes différentes. La situation se transforme en un tournemain ; les personnages changent de rôles, d’identités sans crier gare, en gardant le même nom ; les couples se recomposent. Reflet d’un monde aux identités mouvantes, marqué par le doute, où « il n’y a pas de vérité ».

Surtout, et c’est peut-être la plus gran-de parenté avec les créateurs du Projet Bocal, qui aiment bien jouer avec les conventions théâtrales, Perplex(e) déploie un univers éminemment théâtral. La pièce comporte des décrochages occasionnels, où un personnage sort de la situation fictive pour dévoiler des codes de la représentation, telle l’existence du quatrième mur. On pourrait même voir dans cette scène où un homme vit une relation sexuelle transformatrice avec son ami déguisé en élan (!), une allusion au pouvoir de l’identification du comédien costumé au personnage, à sa faculté d’y faire croire.

Qualifiée d’« ode à la liberté de l’acteur », l’oeuvre est portée souplement par les suspects habituels (les délicieux Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande), en plus de Mikhaïl Ahooja, qui s’insère avec aisance dans l’ensemble.

Avec ces personnages dont certaines certitudes identitaires s’effondrent, le texte de Mayenburg semble se teinter de plus de gravité en fin de parcours. Et c’est peut-être ce qu’on pourrait reprocher un peu au spectacle : une légèreté qui s’accompagne d’un certain déficit d’angoisse. Reste qu’en attendant la prochaine création de la bande, voici un intermède tout à fait jouissif.

Perplex(e)

Texte : Marius von Mayenburg. Mise en scène : Patricia Nolin. Une production de Projet Bocal. À la Petite Licorne, jusqu’au 18 décembre.