Samuël Côté sur la planète Konrad

Avec «Platonov» — jamais jouée du vivant de Tchekhov —, le comédien Samuël Côté réalise enfin son rêve d’interpréter l’auteur russe.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec «Platonov» — jamais jouée du vivant de Tchekhov —, le comédien Samuël Côté réalise enfin son rêve d’interpréter l’auteur russe.

Samuël Côté vit un automne théâtral sous le signe d’Angela Konrad, avec qui il enchaîne une deuxième pièce consécutive. « Je n’ai jamais été aussi libre avec un metteur en scène, s’emballe le comédien. Et j’en ai fait, des shows, depuis ma sortie de l’école de théâtre, il y a dix ans. Avec elle, c’est comme si je pouvais laisser aller toute ma folie, qu’elle canalise. »

L’interprète adore l’intensité de son processus créatif en constante évolution. Une recherche qui ne se termine pas à la première. « Avec Angela, c’est comme un gros sprint, jusqu’à la dernière. Dans Golgotha Picnic, elle nous donnait encore des notes pendant les représentations, même durant le spectacle final. Et c’est toujours dans un esprit d’amélioration de l’œuvre. » Il apprécie aussi la réception tranchée que son théâtre « non convenu » suscite. « Soit les spectateurs adoraient Golgotha Picnic, soit ils le haïssaient. Quand les réactions sont si vives, pour moi ça veut dire quelque chose. C’est pour ça qu’on fait du théâtre. »

Avec Platonov. Amour haine et angles morts, créé au théâtre Prospero, la metteure en scène a adapté librement et carrément réécrit parfois la première pièce d’Anton Tchekhov. « On a aussi fait beaucoup d’improvisations durant une semaine, et c’était merveilleux. On s’est amusés comme des enfants. » La créatrice a alors demandé à sa distribution d’improviser la pièce en s’attifant de perruques, de maquillage, de costumes.

Angela [Konrad] a déjà dit que toute l’œuvre de Tchekhov pourrait s’intituler “Variations sur une déchéance annoncée”, comme l’adaptation qu’elle a tirée de La cerisaie. Et c’est vrai pour Platonov : les personnages sont dépourvus de désir. Quand la pièce débute, ils sont dans un ennui total. Moi, je joue un médecin qui ne pratique pas. Ça ne lui tente pas, il est fatigué…

Selon Samuël Côté, il en a émergé une sensation de « déchéance » qui colle bien à la pièce. « Angela a déjà dit que toute l’œuvre de Tchekhov pourrait s’intituler “Variations sur une déchéance annoncée”, comme l’adaptation qu’elle a tirée de La cerisaie. Et c’est vrai pour Platonov : les personnages sont dépourvus de désir. Quand la pièce débute, ils sont dans un ennui total. Moi, je joue un médecin qui ne pratique pas. Ça ne lui tente pas, il est fatigué… »

Le spectacle évoque « l’incapacité d’agir ». Une sorte de spleen écrase ces êtres par ailleurs dépendants — à l’argent, aux autres, à l’alcool… —, comme figés dans un « état d’ivresse de fin de party », sans volonté. Le comédien les compare à des ours polaires qu’il a vus dans un documentaire : glissant sur la fine couche de glace printanière, car dès qu’ils se mettaient debout, ils tombaient dans une eau noire, sans fond. « Ces personnages sont tous en train de se traîner afin de ne pas sombrer » dans quelque chose de mystérieux, d’insondable.

Avec Platonov — jamais jouée du vivant de Tchekhov —, Samuël Côté réalise enfin son rêve d’interpréter l’auteur russe. « Ce n’est pas facile. Dans une même réplique, on peut avoir cinq sens différents, c’est hallucinant. » Devant cette œuvre inaugurale qui préfigure les grandes à venir, il s’émerveille aussi qu’un jeune homme de dix-huit ans ait pu démontrer une telle connaissance du cœur humain, d’êtres plus âgés que lui. « Pour moi, ce n’est pas une œuvre juvénile, elle est complète. »

Jouer le dramaturge, réputé pour ses non-dits, requiert d’assumer les silences, nombreux dans cette version, dit-il. « On n’arrête pas de jouer quand on ne parle pas, au théâtre. Ils sont pleins de vie, ces silences-là. »

De la ferme à la scène

Pour l’anecdote, étonnamment, c’est en voyant Samuël Côté danser — et soulever sa partenaire ! — avec Sylvie Drapeau dans une fête d’anniversaire qu’Angela Konrad a décidé qu’il lui fallait réunir les deux interprètes dans un spectacle (Golgotha). La grande actrice est une âme sœur que le comédien a rencontrée lors de sa participation à la saga Des femmes de Wajdi Mouawad, en 2011 et 2012. Elle avait généreusement servi de mentore au jeune acteur, qui ne disposait que d’un mois pour maîtriser trois rôles. L’expérience de Des femmes, son premier gros spectacle, joué en tournée internationale durant deux ans, fut marquante pour l’interprète, « une énorme école ». L’apprentissage continuel que permet l’art est justement l’un des éléments qu’il aime dans ce métier. « Et comme le jeu est une pratique multigénérationnelle, on apprend d’abord en regardant les autres. »

Pour Samuël Côté, le théâtre, grâce à sa participation à une troupe amateur au secondaire, a d’abord été un moyen d’échapper à des tâches qu’il n’aimait pas à la ferme laitière familiale. « C’est un peu pour ça que j’ai commencé à faire du théâtre : pour me sauver de la traite des vaches, le soir [rires]. Et j’y ai pris goût. »

Mais c’est aussi à la ferme, un monde qui ne connaît pas de congé, que le grand gaillard a appris l’éthique du travail. Le comédien adore l’engagement total, « corps et âme », qu’appelle le jeu au théâtre, et qui ne se limite pas à la durée des répétitions. « On y pense tout le temps, ça nous habite pendant tout le processus. Dans la rue, au café, en regardant les gens : on est toujours en travail. Et c’est à ça que j’aspire dans ce métier-là. En ce moment, j’ai l’impression que je le vis. C’est l’attente qui tue dans le métier [d’acteur] et qui fait en sorte que parfois, je me questionne : suis-je à la bonne place ? Mais quand je travaille, et si je peux être occupé du matin au soir par mon métier, c’est le bonheur. »

Platonov. Amour haine et angles morts

D’après Anton Tchekhov. Mise en scène et adaptation : Angela Konrad. Traduction : Françoise Morvan et André Markowicz. Avec Violette Chauveau, Samuël Côté, Pascale Drevillon, Renaud Lacelle-Bourdon, Debbie Lynch-White, Marie-Laurence Moreau, Diane Ouimet et Olivier Turcotte. Une coproduction Le Groupe de la Veillée et La Fabrik. Au théâtre Prospero, du 20 novembre au 15 décembre.