«Souveraines»: le pouvoir féminin, de Néfertiti à Pauline Marois

L’auteure et comédienne Rose-Maïté Erkoreka
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteure et comédienne Rose-Maïté Erkoreka

Elles sont rares, les troupes formées sur les bancs d’une école de théâtre qui résistent au temps. Issu de la promotion 2001 du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, le très actif Théâtre de la Banquette arrière fait donc figure d’heureuse exception. « On aime jouer ensemble, je pense qu’on s’admire les uns les autres, explique Rose-Maïté Erkoreka, l’une des fondatrices. Il y a un attachement très grand à la compagnie, même ceux qui ont des carrières extrêmement florissantes y reviennent. C’est que chacun y a trouvé son rôle, comme dans une famille. »

Mais il peut être ardu de dénicher des pièces convenant à la bande, avec « sept, huit personnages à peu près du même âge ». Si bien que lorsqu’elle est devenue codirectrice artistique aux côtés d’Eric Paulhus (en remplacement de Sophie Cadieux), la comédienne, qui avait tâté de l’écriture avec la création collective Silence radio, s’est sentie une responsabilité « d’amener de l’eau au moulin ». Et grâce à la bonne réception faite à son baptême dramaturgique, Souveraines a pris une ampleur à laquelle elle ne s’attendait pas et s’apprête à être créée au Quat’Sous.

Le thème de la pièce, le pouvoir féminin, émane justement de son nouveau statut de « chef » — même si la Banquette fonctionne suivant un processus « extrêmement démocratique ». « Je ne suis pas la personne la plus attirée par le pouvoir, mais je trouve fascinantes les femmes qui, elles, aiment ça, dit Rose-Maïté Erkoreka. Parce que depuis toujours, à l’exception de quelques souveraines qui ont été très importantes dans l’Histoire, c’est le territoire de l’homme. Et je pense que ça vient beaucoup du fait que c’étaient les chefs de guerre qui [commandaient]. Les hommes les plus forts physiquement, les plus [aptes] à protéger la tribu devenaient les chefs. Mais de nos jours, où on dirige les armées de loin, il n’y a aucune raison qui justifie que des femmes ne puissent pas diriger des pays. Pourquoi est-ce aussi difficile, encore aujourd’hui, d’accéder au pouvoir, si elles ont les compétences ? Je pose la question dans le spectacle, sans vraiment y répondre. »

Et parce que « c’est toujours plus facile d’écrire sur ce que l’on connaît », l’auteure a campé son récit assez « cocasse », ludique plutôt que pamphlétaire, au sein d’une troupe de théâtre amateur. « On y suit une femme qui essaie de s’affranchir de sa difficulté à prendre sa place dans le groupe et qui va progressivement gravir les échelons. » Tout en dressant des parallèles constants avec des reines issues de la fiction ou qui ont réellement existé, comme Élisabeth 1re ou Néfertiti. « Le personnage de Maïa, que j’incarne, va être happé par ces femmes historiques qui vont venir la hanter, et en même temps lui donner la force nécessaire pour [s’affirmer] dans sa propre vie. »

Les extraits des Rois maudits ou de La reine morte de Montherlant, ainsi que des Hamlet et Macbeth féminisés cohabitent avec des archives vidéo montrant des politiciennes importantes, telle Pauline Marois. « On raconte donc une petite histoire pour rayonner sur la grande. Le défi du spectacle, c’est d’arriver à ce que tout s’imbrique. »

Avoir une femme à la barre du projet était impératif, pour la cohérence du propos. Et l’auteure qualifie le recrutement de la metteure en scène Marie-Josée Bastien de « bien bon coup ». « Elle m’a beaucoup accompagnée au niveau de l’écriture et a été d’une grande aide. Mes camarades de la Banquette aussi, qui y sont allés de leurs idées et de leurs envies. »

Un pouvoir plus sensible

La situation des femmes dans la sphère gouvernementale semble évoluer, au Québec en tout cas, estime Rose-Maïté Erkoreka, qui admet par ailleurs ne pas connaître vraiment le milieu politique. « Mais on a de la difficulté à accepter la sensibilité des femmes dans un poste de pouvoir. Le fameux sanglot d’Hillary Clinton, ce moment où elle aurait un peu perdu le contrôle, on en parle encore. Et je pense qu’on a tort, parce que c’est un atout, pour moi, d’avoir une sensibilité qui permet de gouverner en ayant à coeur le bien commun et les plus démunis. Et à la limite, en étant impliqué émotivement. »

Je ne suis pas la personne la plus attirée par le pouvoir, mais je trouve fascinantes les femmes qui, elles, aiment ça

On lui rappelle que notre premier ministre canadien ne répugne pas à verser des larmes à l’occasion… Au-delà du genre, c’est justement l’incompatibilité de la sensibilité avec le pouvoir qu’elle remet en question. « Pourquoi n’accepterait-on pas de voir les failles de nos dirigeants ? Cela viendrait avec une plus grande humanité, peut-être. »

L’autre problème dont on ne parle pas souvent, croit-elle, est « cette difficulté qu’ont parfois les femmes de se faire confiance. Mon Dieu qu’on a le don de se juger et de s’autocensurer ». La modestie avec laquelle elle-même raconte la genèse de son premier texte en témoigne d’ailleurs… En discutant avec « d’autres filles qui essaient d’écrire », Rose-Maïté Erkoreka a eu l’impression que les femmes sont plus enclines à s’interroger sur leurs capacités ou la pertinence de leur contribution. « Je ne veux pas généraliser, mais il me semble que les hommes cherchent [moins] midi à 14 heures. Ils le font, c’est tout. Est-ce dans nos natures ou dans notre éducation ? »

L’auteure a surmonté ce réflexe du doute. « Ce fut un travail très déstabilisant, un baptême de feu. Je n’avais jamais écrit un texte du début à la fin. Mais je sors de cette aventure en ayant le sentiment que, mon Dieu, je suis capable d’écrire ! [rires] Je ne sais pas si ça aura une suite, mais je serai allée jusqu’au bout. Ce que je prône dans mon spectacle, le “allez les filles, on fonce”, je l’aurai fait. »

Souveraines

Texte: Rose-Maïté Erkoreka. Mise en scène: Marie-Josée Bastien. Avec Amélie Bonenfant, Sébastien Dodge, Rose-Maïté Erkoreka, Anne-Marie Levasseur, Lise Martin, Éric Paulhus et Simon Rousseau, une production du Théâtre de la Banquette arrière. Au Théâtre de Quat’Sous du 20 novembre au 8 décembre.