Virginie Fortin et l’art nécessaire du dézoomage existentiel

<p>Virginie Fortin est sans doute la figure la plus en vue d’une cohorte d’humoristes (Charles Beauchesne, Coco Belliveau, Alexandre Forest) moins engagés au sens traditionnel et restrictif du terme.</p>
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Virginie Fortin est sans doute la figure la plus en vue d’une cohorte d’humoristes (Charles Beauchesne, Coco Belliveau, Alexandre Forest) moins engagés au sens traditionnel et restrictif du terme.

Il y a une blague qui se trouvait dans le plateau-double Mazza-Fortin, qui révélait Virginie Fortin en même temps que son amie Mariana, et qui se trouve à nouveau dans son premier spectacle solo. Le résultat d’un manque d’inspiration ? Non, plutôt celui d’une implacable réflexion sur ce que peut l’humour. Si elle recycle brièvement son vieux matériel, c’est bien sûr pour mieux le déconstruire, et relever la violence larvée qui se tramait sous la perfection de son mécanisme.

La comédienne-animatrice-improvisatrice répète la ligne en question afin de rafraîchir notre mémoire (une boutade peut-être plus absurde qu’offensante, au sujet d’un itinérant dépouillé de ses dents), puis s’exclame : « Mais c’est vraiment épouvantable ! »

« Quand je repense à certaines blagues que j’ai faites à En route [vers mon premier gala Juste pour rire, le concours télévisé qui la sacrait reine en 2013], ça me dérange : je suis consciente que ces blagues-là sont drôles, mais ce n’est plus de ça que je veux rire », explique celle dont le personnage comique reposait alors sur une tension entre le raffinement de son vocabulaire et de ses références et l’incongruité, voire l’inconvenance, de ses vannes.

« Je me suis rendu compte que je perdais mon temps à rire de quelqu’un qui n’est d’aucune manière un problème pour la société. Si j’ai les armes pour rire d’un itinérant, est-ce que je pourrais rire de quelque chose d’autre ? »

Divertir ou réfléchir ?

Du bruit dans le cosmos — c’est le nom suave de cette première tournée du vaste Québec — n’a pourtant rien d’une séance d’autoflagellation moralement purificatoire. C’est plutôt en direction de l’Occidental moyen, ignorant volontairement (ou pas) les inégalités planétaires dont il bénéficie, que l’humoriste lance ses flèches (elle ne manque pas de s’en lancer quelques-unes, d’ailleurs).

Virginie Fortin est sans doute en ce sens la figure la plus en vue d’une cohorte d’humoristes (Charles Beauchesne, Coco Belliveau, Alexandre Forest) moins engagés au sens traditionnel et restrictif du terme qu’incapables d’isoler leur propre existence des rapports qu’ils entretiennent — socialement, politiquement, environnementalement — avec celle des autres.

La vedette du petit écran (la série Trop, le talk-show satirique L’heure est grave) aurait pu opter pour les sentiers balisés du « tout ce qui m’est arrivé dans la vie jusqu’à maintenant » — premières jobs, premières gaffes, premier condo —, qui constitue souvent la matière d’une œuvre de jeunesse en humour. Son voyage cosmique, durant lequel elle réfléchit à notre place dans l’univers, au péril écologique et à la misogynie ambiante, témoigne en ce sens d’un indéniable courage.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

« Il y a en moi quelqu’un qui aime divertir depuis que je suis toute petite et quelqu’un de profondément inquiet du monde dans lequel on vit, observe-t-elle. Je tente de faire rencontrer ces deux chemins-là, pour qu’on remette en question des structures qu’on ne remet plus en question, mais en faisant attention de ne pas donner des leçons non plus. »

Prendre le temps de déployer une pensée, donc, quitte à déposer la mitraillette à punchs, à laquelle Virginie Fortin s’en remettait parfois jadis afin de solidifier une confiance qui se fragilisait lorsque trente secondes s’écoulaient sans esclaffement.

« J’aime tenter de moins passer par la blague, la blague, la blague, mais on finit toujours par y arriver. On a chacun son chemin pour arriver au rire, et peut-être que celui de certains passe par une forêt plus dense que d’autres. Je ne veux pas travestir ce que je fais pour avoir le plus de monde dans mes salles, mais je pense que le monde n’est pas « nouillon » non plus. J’adore les blagues de pets, je pourrais en faire, mais il y a assez de réflexions qui m’animent pour que j’aie envie de les transmettre, en essayant de les insérer dans des jokes. »

Impossible désinvention

À l’âge de cinq ans, Virginie Fortin demande à son père : « Pourquoi ce n’est pas juste noir ? » Traduction : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien du tout ? Mais pour quelles raisons avons-nous été largués ici ? « Et à l’adolescence, poursuit-elle, je nourrissais une théorie selon laquelle il fallait absolument que j’écoute les gens qui parlent tout seuls dans le métro, parce qu’ils avaient un défaut de fabrication qui leur permettait d’entendre les voix maîtresses du jeu, qu’ils avaient accès à ce qui se trame pour vrai. »

À 32 ans, Virginie Fortin sait désormais que les monologuistes esseulés des transports en commun n’ont aucune réponse à lui fournir (pas à ces questions-là, du moins). Du bruit dans le cosmos est à la fois travaillé par un appel à la bienveillance envers la planète et envers notre prochain, ainsi que par la prise de conscience quasi épiphanique du ridicule de notre rôle dans la grande équation d’un univers dont notre cerveau n’arrive pas à se représenter l’immensité.

En se plaçant sur scène au centre de ses propres cogitations sur la surconsommation, l’humoriste rappelle avec finesse que la bibitte humaine est peut-être trop jalouse de son confort pour prendre les mesures qui s’imposent afin de réparer son gâchis.

Parlons chars, tiens. « La voiture, c’est une invention super, et maintenant tout le monde en a une, deux, trois. Vouloir une Porsche, ça a longtemps été un rêve justifiable, ce l’est encore pour certains. Là, on se rend bien compte que ça n’a pas d’allure, que ce n’était pas qu’une bonne idée, mais on ne sait plus la désinventer, la voiture. Face à l’environnement, on se sent impuissant individuellement, mais s’il y avait une vraie réforme collective, qui changeait réellement les choses, ne serait-ce que d’interdire la voiture au centre-ville de Montréal, je pense qu’on verrait ça comme des droits qu’on nous retire. »

L’insignifiance de notre passage sur Terre : source d’affolement ou d’apaisement ? « Ça gosse de ne pas savoir pourquoi on est là, dit-elle avec regret, mais j’ai accepté que je n’aurais pas la réponse, que ce serait un questionnement perpétuel, et ça me soulage du petit stress du quotidien. Si je stresse tantôt parce que je n’ai pas fini la moitié de mes phrases pendant l’entrevue, je vais pouvoir dézoomer et me rappeler que tout ce qu’on trouve important n’existe plus quand on meurt. Au lieu de m’angoisser, ça me réconforte. »

Du bruit dans le cosmos

De Virginie Fortin. Au théâtre Outremont les 6 et 7 novembre. En tournée partout au Québec jusqu’en mai 2019.