Cinéma direct pour la LNI

Geneviève Albert, aux commandes de la caméra, et Christian Laurence, coach à la LNI et l’un des deux animateurs des spectacles
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Geneviève Albert, aux commandes de la caméra, et Christian Laurence, coach à la LNI et l’un des deux animateurs des spectacles

Après trois éditions à disséquer les dramaturges dans La LNI s’attaque aux classiques, le Théâtre de la Ligue nationale d’improvisation renouvelle son fécond concept en s’aventurant en dehors de son média d’origine. Première différence notable : alors que la formule précédente braquait ses projecteurs sur les auteurs, La LNI s’attaque au cinéma improvise autour de l’univers de réalisateurs, de scénaristes ou pas de leurs films.

Des cinéastes, un cocktail de Québécois et d’étrangers, choisis en général pour leur signature visuelle forte : Hitchcock, Quentin Tarantino, Pedro Almodóvar, Stanley Kubrick, Denys Arcand, Léa Pool, Xavier Dolan, Agnès Jaoui, André Melançon, ainsi que les frères Joel et Ethan Coen. « Avec le théâtre, la LNI explorait des textes, des thématiques. Ici, on s’attaque à des thématiques, certes, mais aussi à des mises en scène, à des propositions visuelles », relève Christian Laurence.

Le fondateur du mouvement KINO, coach à la LNI depuis longtemps, est l’un des deux animateurs des spectacles, en compagnie de Jean-Philippe Durand, qui va s’occuper davantage de décortiquer les différents univers cinématographiques. Laurence, lui, est chargé de diriger ce plateau où tous les artistes, éclairagiste (Maxime Clermont-M.) et musicien (Éric Desranleau) compris, improvisent.

Aux commandes de la caméra en direct, Geneviève Albert va filmer en s’efforçant de respecter le style de chaque réalisateur exploré, dont elle a étudié les plans « typiques ». « C’est un grand défi : non seulement les improvisateurs doivent-ils intégrer le thème qu’on leur donne, mais ils doivent considérer en plus des éléments techniques dont ils n’avaient pas à se soucier [dans les éditions précédentes]. »

Les comédiens, divisés en cinq équipes de trois, ont dû apprivoiser un autre rapport à l’espace, à la distance. Branchés à un micro, ils ont aussi appris en répétitions à ajuster leur niveau de jeu. Et à accepter que parfois, un plan puisse parler à leur place, venir dramatiser une scène. « Par exemple, un regard apeuré à la caméra, avec un lent zoom avant et de la musique, ça crée une émotion », indique la réalisatrice des documentaires La vie heureuse de Gilles Z et Entre mon nom et ton film. « La façon de jouer est très différente. »

Deux arts différents

Ajoutez que ces interprètes disposent d’un terrain de jeu plus restreint, afin ne pas sortir du cadre prévu de l’objectif. Les transitions entre les scènes ne se font pas non plus n’importe comment.

« Aussi, on les a sensibilisés au fait qu’ils ne sont pas obligés de jouer face au public, puisqu’on va les chercher avec la caméra, ajoute Christian Laurence. Beaucoup d’improvisateurs sont surtout des gens de la scène. Alors il y a tout un travail à faire, des réflexes à défaire et d’autres à construire. Contrairement aux éditions précédentes et à tous les matchs de la LNI, les interprètes ne sont plus le moteur principal de ce qui se déroule. Ils font partie de l’ensemble. »

C’est intéressant, parce que c’est une approche ludique au cinéma. Ça désacralise ce média où il y a une hiérarchie, du glamour… On se l’approprie.

L’exercice met donc en lumière les divergences entre ces deux arts fondamentalement différents, même s’ils sont apparentés. « Au théâtre, le spectateur est le maître de son point de vue, rappelle le réalisateur du Journal d’Aurélie Laflamme. Alors que dans un film, et dans ce qu’on essaie de transposer ici, c’est nous qui décidons où le spectateur regarde. Pour moi, le cinéaste est un manipulateur, à la base. »

Le septième art, donc, est l’art de l’illusion, tandis que la scène impose une vérité du moment présent. « Mais bizarrement, le théâtre est aussi une forme d’art de l’illusion. On a réalisé par exemple qu’ici, les objets doivent être vrais. Si un acteur fait semblant de boire un verre d’eau sur scène, le spectateur peut y croire parce qu’il accepte la convention. » Le cinéma, avec ses gros plans, exige un souci de réalisme.

Forme hybride

Les créateurs n’ont toutefois pas la prétention de faire du cinéma sur scène, un art qui se fabrique beaucoup en salle de montage. « On joue avec le cinéma, avec ses codes, résume Christian Laurence. Le spectacle devient une espèce de forme hybride entre le cinéma et le théâtre. Il y a ici un élément beaucoup plus expérimental que dans les premières éditions, justement à cause du média cinématographique. »

Le film de trente minutes « à la manière de » qui sera fabriqué, et simultanément projeté sur écran à la fin, est ainsi uniquement composé de plans-séquences, une rareté. « Et ce qui est intéressant dans cette production, c’est que le regard du spectateur peut se promener librement entre comment le film est fait, et le résultat. » Geneviève Albert précise qu’une de leurs inspirations vient de Kiss Cry, création de l’homme de cinéma et de théâtre belge Jaco Van Dormael.

« C’est comme si on voyait un film et un making of en même temps », résume Christian Laurence, qui y va de sa propre référence. « Il y a quelque chose d’artisanal [dans le spectacle] qui me fait beaucoup penser aux films de Michel Gondry. Au côté bricolage de Be Kind Rewind. Oui, on voit les ficelles et il y a un aspect carton-pâte. Mais on y croit. »

Visiblement enthousiasmés par l’expérience, les deux artistes ont déjà une liste de cinéastes qu’ils aimeraient aborder lors d’une éventuelle récidive. La sélection a été « déchirante ». Et le fondateur de KINO aime la dimension pédagogique de ce concept, qui fouille les thèmes et signatures de dix réalisateurs. Un instrument idéal, selon lui, pour initier les jeunes aux artistes de l’image. « C’est intéressant, parce que c’est une approche ludique au cinéma. Ça désacralise ce média où il y a une hiérarchie, du glamour… On se l’approprie. »

La LNI s’attaque au cinéma

Mise en scène : François-Étienne Paré. Animation et dramaturgie : Jean-Philippe Durand, Christian Laurence et François-Étienne Paré. Conseillère cinématographique : Helen Faradji. Avec Sophie Caron, Pier-Luc Funk, Frédéric Barbusci, Jean-François Aubé, Johanne Lapierre, Marie-Ève Morency, Réal Bossé, Diane Lefrançois, Le Louis Courchesne, Joëlle Paré-Beaulieu, Brigitte Soucy, Salomé Corbo, Amélie Geoffroy, Pascale Renaud-Hébert et Mathieu Lepage. À Espace libre du 31 octobre au 10 novembre.